Quand le nazisme fascine la bulle culturelle
mars 24th, 2009 by passionlivresLe succès des ouvrages sur le IIIe Reich, même les plus exigeants, ne se dément pas. Légitime “volonté de savoir” ou curiosité morbide ?
Six décennies après la publication de la Peste d’Albert Camus, le national-socialisme n’en finit pas d’inspirer la production culturelle, tout spécialement en France. On aurait tort de mettre sur le compte d’un égarement frivole l’intérêt accru qu’éveille aujourd’hui la trajectoire homicide d’un régime qui a voulu asseoir son règne millénaire et s’est fracassé après douze ans d’existence. En France, si le IIIe Reich suscite ce que certains ont cru pouvoir qualifier d’”inflation éditoriale”, ce n’est pas seulement parce que ce passé qui ne passe pas est à la mode. Ce n’est pas non plus en raison de la seule puissance d’évocation de livres récents - comme la fiction rétrospective du romancier Philip Roth, le Complot contre l’Amérique (2006), ou l’enquête familiale de son compatriote Daniel Mendelsohn, les Disparus (2007). Dans le sillage de l’émotion suscitée par la publication des Bienveillantes, de Jonathan Littell, à l’automne 2006, si, de même, le public hexagonal s’est enthousiasmé pour des essais historiques exigeants - comme le Hitler de l’historien britannique Ian Kershaw, le IIIe Reich de son confrère américain Richard J. Evans, ou encore les essais de Christian Destremau (Ce que savaient les Alliés), de Jean-Luc Leleu (la Waffen SS. Soldats politiques en guerre) et les Années d’extermination, de Saul Friedländer -, ce n’est sans doute pas seulement en raison de la précision documentaire de ces ouvrages.
Une “passion française”
Plus de soixante ans après la Libération, l’évidence se fait jour : la dernière en date des “passions françaises”, selon la formule de l’historien britannique Theodore Zeldin, s’avère être le IIIe Reich. Une passion qui, pour être irresistible, n’en obéit pas moins à une logique cohérente. Un faisceau de motivations jusqu’ici rarement élucidées porte un public sans cesse plus vaste vers les “sombres temps”. Les directeurs de certains hebdomadaires savent si bien que leur évocation est particulièrement fédératrice qu’ils ont multiplié ces dernières années les unes accrocheuses sur le sujet. A-t-on affaire, dans le prolongement du devoir de mémoire et de son éthique du souvenir, à une “volonté de savoir” légitime ? Ou cet engouement participe-t-il, au contraire, d’une curiosité morbide, d’une dilection médusée pour l’horreur ?
Editeur chez Perrin, Anthony Rowley pense pouvoir écarter, a priori, la deuxième hypothèse, celle de la fascination. Si un nombre croissant de lecteurs se passionnent pour le national-socialisme, c’est d’abord, affirme-til, en vertu d’“une évolution historiographique et idéologique”. Et Rowley d’expliquer : “Au lendemain de la guerre, l’intérêt s’est d’abord porté en France vers ce qui relevait d’une écriture plus ou moins consensuelle de cette période. Autour des années 1967-1973, le premier “coup d’angle” vint de l’attention portée à Vichy, grâce au travail de Robert Paxton. La deuxième inflexion, une décennie plus tard, fut apportée par Raul Hilberg, avec sa Destruction des juifs d’Europe.” Quant à la troisième rupture, elle consiste actuellement “à s’attaquer à ce qui est le plus difficile à comprendre”.
L’éditeur n’en démord pas : l’intérêt soutenu du public français pour les publications historiques relatives au nazisme “vient d’un désir de comprendre cette question allemande qui agite aujourd’hui le débat public, moyennant une multiplication des approches”. L’écho rencontré par la réédition de l’ouvrage de l’historien Joachim Fest (Les maîtres du IIIe Reich, Grasset) - paru initialement en 1965 - semble valider d’ailleurs son analyse.
“Articles de pacotille”
D’ailleurs, l’accueil réservé plus largement aux autres travaux de l’historien allemand, issu d’une famille de la bourgeoisie antinazie, et plus particulièrement aux Derniers Jours de Hitler (Perrin), qui a inspiré le film la Chute, de Bernd Eichinger et Oliver Hirschbiegel, ne saurait prêter à controverse. Comme l’explique un professeur d’histoire : “Fest est l’emblême de ce qu’il y a de meilleur en Allemagne. Ce digne héritier des Lumières provient d’une lignée de résistants à laquelle il a rendu hommage dans son autobiographie. Les Français qui le lisent s’aperçoivent de l’importance historique de cette “autre” Allemagne, celle qui s’est opposée à la démence nazie”. Alfred Grosser ne dit pas autre chose : “L’audience de Fest est significative. J’aimerais qu’on parle autant en France de crimes français qu’en Allemagne de ceux des Allemands !” Pour Rowley, d’ailleurs, “ce n’est pas parce qu’on s’intéresse aux artisans de la “solution finale” qu’on est fasciné par le nazisme. Nous sommes plutôt, au contraire, dans une période d’approfondissement”. De même, en dehors de l’univers des historiens, il serait tout aussi caricatural et erroné de faire planer un soupçon sur les écrivains qui choisissent d’évoquer les sombres temps nazis. Daniel Mendelsohn, avec les Disparus, et Jacques Chessex, avec Un juif pour l’exemple (Grasset), ont montré récemment que la virtuosité artistique n’est pas incompatible avec l’éthique du souvenir.
Mais l’intérêt soutenu du public pour le noeud de la catastrophe européenne que fut le désastre allemand n’assouvit pas seulement une faim de connaissances ; il comporte une face plus problématique, étrangère à l’injonction du devoir de mémoire. Il renvoie, autrement dit, à une part maudite de l’imaginaire contemporain, à ces “pratiques suspectes” dénoncées, peu avant sa mort, par l’historien de la Shoah Raul Hilberg. Le prix Nobel de littérature Imre Kertesz, dans un livre, les a nommées de façon encore plus explicite, en dénonçant “ceux qui volent l’Holocauste à ses dépositaires pour en fabriquer des articles de pacotille”. Un pillage symbolique qui a d’abord son versant grotesque. Après la bibliothèque d’Hitler et la cuisine d’Hitler, à quand une enquête sur le berger allemand d’Hitler ?
Sidération complaisante
Certes, cet aspect contestable de l’”hitléromania” n’est pas nouveau. Le germaniste Alfred Grosser rappelle que, “il y a plus de vingt ans, Christian Bernadac avait très bien vendu ses livres où il décrivait des scènes de torture”. De la même façon, la sidération complaisante face au “sadisme” évoqué par Claude Lanzmann a accompagné, dès les débuts, la remémoration du désastre. Souvenons-nous : tandis que, de Primo Lévi à Vassili Grossman et de Robert Antelme à Imre Kertesz, des écrivains rendaient aux victimes de l’hitlérisme leur singularité irréductible, une tout autre approche du IIIe Reich a commencé à cheminer clandestinement. Ce fut une biofiction percutante consacrée à Rudolf Höss, La mort est mon métier, de Robert Merle (1952), puis le détonant et provocateur Bonheur nazi, de Michel Rachline (1975). Reste à comprendre pourquoi, depuis cette date jusqu’aux premières années du XXIe siècle, l’attention du public a été captée par une pléthore de publications littéraires sur les arcanes du régime nazi. Des livres - prolongés parfois par des films - qui, non contents d’élargir la compréhension de la machinerie bureaucratique et exterminatrice du III Reich, familiarisent le public, parfois au prix de son empathie, avec les dignitaires du régime nazi ou les agents de la “solution finale”.
Deux ans et demi après leur parution, les Bienveillantes, qui ont consacré cette tendance, illustrent les enjeux - et sans doute aussi les impasses - de l’approche “alternative” du IIIe Reich. La prouesse de Littell est d’avoir su produire une coulée romanesque d’une force impressionnante, un fleuve saumâtre de phrases brèves, un flot de mots boueux où le lecteur, privé du moindre alinéa pour reprendre son souffle, est comme hypnotisé. En installant comme point focal de sa fiction un SS fébrile et cultivé, Maximilian Aue, qui donne en spectacle son chaos intime et son accoutumance progressive à l’abjection, le roman de Littell ne se satisfait pas d’endosser le point de vue du bourreau - un parti pris plusieurs fois adopté avant lui. Dans les Bienveillantes, c’est plutôt l’exorde au lecteur qui initie à une nouvelle dimension du souvenir : “Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça c’est passé.” Moyennant une interprétation fantaisiste de la thèse arendtienne de la “banalité du mal”, comme le germaniste Edouard Husson s’en est alarmé, les Bienveillantes suggèrent que chacun de nous, par le simple jeu des circonstances, est capable de se muer en criminel, voire en bourreau. A la 708e page, la signification de l’avertissement inaugural se précisait : “Il n’était pas le seul, tout le monde était comme lui, moi aussi j’étais comme lui, et vous aussi, à sa place, vous auriez été comme lui.”
Fantasmagorie
Les films équivoques de Rainer Werner Fassbinder l’ont abondamment rappelé : la dissolution de la singularité du nazisme dans l’évocation pathétique de l’errance métaphysique ou du malaise sexuel n’est pas récente. La singularité de Littell est sans doute d’avoir érigé ce procédé en marque de fabrique. Invité en mars 2008 à débattre à Berlin des raisons du succès de son livre, face à Daniel Cohn-Bendit, Littell déclara ainsi : “Ce ne sont pas que des sadiques et des malades mentaux qui dérapent quand tout le monde dérape autour d’eux.” Faut-il comprendre cette généralisation comme une tentative de dissoudre la responsabilité allemande ? La référence commode au mal radical est-elle une parade, qui permet à Littell de “placer victimes et bourreaux dans la même fosse commune de la littérature”, ainsi que l’essayiste Pierre-Emmanuel Dauzat le lui a reproché. L’historien Alexandre Adler reconnaît à Littell, “sans doute sous l’influence du vrai. Les Bienveillantes manifestent une attention obsessionnelle aux détailsé. Dans le même temps, ajoute-t-il, “il y a aussi, dans ce roman, une fantasmagorie. Contrairement à ce que semble suggérer le personnage de Max Aue, les nazis n’étaient pas sortis d’un scénario de Visconti”. Rapprochant la démarche de Littell de celle du réalisateur Steven Spielberg dans Il faut sauver le soldat Ryan, il note que “les Bienveillantes accentuent le réalisme dans les détails et perdent la réalité dans l’ensemble. On aboutit ainsi, en fin de compte, à une déconstruction mythologique de l’histoire”.
Faute esthétique
A deux ans de distance, la virtuosité de Littell semble avoir été solidaire d’une perception extrêmement abstraite - “transhistorique”, selon Dauzat - du nazisme. De cette tentation, Littell a donné des indices renouvelés. Ainsi affirmait-il encore, lors du débat du Berliner Ensemble avec Cohn-Bendit, que sous le IIIe Reich “on ne pas dire que l’obsession allemande se réduisait aux juifs”. Un aveu révélateur : contrairement à ce qu’on suggéré de nombreux détracteurs de son roman, la vraie difficulté inhérente à l’entreprise de Littell n’était sans doute pas, avant tout, morale. Elle ne provenait sans doute pas de son pari d’installer un exécuteur de la “solution finale” au poste de commande narratif. Elle tenait plutôt à une faute esthétique inaugurale. “Le retour au moment Portier de nuit, résume Adler. Chaque fois qu’on rattache le nazisme au mal radical, et le mal radical à la sexualité, on tend à en faire un quasi-invariant anthropologique, et on manque sa singularité”.
Reste vacante une question : pourquoi une partie de l’opinion suit-elle massivement cette démarche ? Si Lanzmann évoque une “irresistible fascination du mal”, d’autres, comme cet éditeur parisien, préfèrent insister sur la “fragilisation de deux limites mentales”. Pour commencer, la frontière de la vraisemblance : le flou historique dans lequel baigne ce qu’un écrivain allemand a appelé les “hitléreries” a été illustré par Norman Mailer. Après des biofictions consacrées à Lee Harvey Oswald, Jésus ou Marilyn, l’écrivain américain, peu avant sa mort, a voulu poursuivre son élucidatio, de “la part irrationnelle de certains comportements”, en s’attachant à l’enfance d’Hitler. Prétendant éclairer la généalogie familiale du dictateur nazi, avec un inceste en embuscade, sa “saga métaphysique” n’éxpliquait en réalité pas grand-chose : fourvoyée dans des généralités invérifiables, elle dépeignait le jeune Adolf en proie à un tiraillement cosmique entre les “cieux” et l’“enfer”. Un dérive isolée ? Pour Jean-Luc Nancy, coauteur du Mythe nazi (L’Aube), ces tentatives trahissent au contraire la “facilité avec laquelle on s’en remet à des forces abstraites”. Des forces abstraites qui, selon le philosophe, triomphent dans la représentation du nazisme véhiculée par le film Walkyrie.
Salauds et héros
Mais il y a plus encore : la deuxième barrière de civilisation dont le “phénomène Littell” a révélé la fragilité, c’est, selon certains de ses détracteurs, comme Dauzat, le tabou de la violence extrême. La lecture du dernier livre de l’écrivain Richard Millet, qui est aussi l’éditeur de Littel, la Confession négative (Gallimard), renseigne sur l’imaginaire mobilisé par une entreprise littéraire placée sous le signe de la destruction. Présentés comme une variation sur la tragédie libanaise, les aveux de Millet ne débouchent pas seulement sur une apologie du meurtre - “J’ai dû tuer des hommes, autrefois, et des femmes”, explique l’auteur dès la première phrase - et ne culminent pas uniquement dans des variations douteuses sur le “choc des civilisations”. Ils célèbrent d’abord la vérité existentielle de la guerre. Comme galvanisé par le kalachnikov, l’auteur de la Confession négative fait de l’épreuve du feu non seulement une propédeutique à la vie de l’homme, mais surtout une épreuve de vérité : Polemos est d’abord un “un formidable accélérateur de vie”, comme le résume celui qui, un beau jour de 1975, prit un avion de la Middle East Airlines pour s’engager dans les phalanges chrétiennes. Entrelardées de sacarsme à l’endroit du “sentimentalisme”, du compassionnisme et, surtout, sur l’Etat de droit moderne, cette ode à la sauvagerie éclaire ce que certains critiques qualifient de “tentative de redonner une stature de héros aux pires salauds”. Plus largement, c’est la situation faite par de larges pans de la vie culturelle française à la mémoire de l’offense nazie qui apparaît fragilisée. “Nous vivons hélas, s’alarme le philosphe Robert Misrahi, un temps qui veut gommer les choses. De plus en plus d’écrivains et d’artistes s’autorisent à nouveau à parler de façon compréhensive et parfois presque élogieuse du IIIe Reich. Contre cette tendance, il nous faut voir et revoir sans cesse Shoah de Lanzmann.” Tans il est vrai que, pour entretenir le souvenir de la psychose nationale-socialiste et de l’abîme qu’elle a ouvert dans l’histoire de l’Occident, notre époque n’a pas besoin d’une avalanche de documents-vérité ou de biopics haletants sur le Führer et sa clique, mais d’oeuvres.
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Posted in Idées |
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