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Travaux de Georges Navel (Editions Gallimard, 1994)

avril 7th, 2009 by passionlivres

L’autobiographie a toujours été chère aux libertaires : Kropotkine, Emma Goldman, Jean Grave, May Picqueray, André Bösiger, etc…, sont autant d’exemples de cette volonté de laisser une trace, à un moment donné, du combat anarchiste qui a été le leur.

Travaux est l’autobiographie d’un militant libertaire. On pourrait donc être tenté de le classer dans cette famille d’écrits. Pourtant le projet de Navel semble, au premier abord, tout autre. D’une part, il est, dans ce récit, très peu question de militantisme et on n’apprend presque rien sur l’action des libertaires. D’autre part, Travaux n’est pas le récit linéaire, sur le modèle bourgeois du roman, de la vie de l’auteur. Il semble commencer ainsi mais très vite il prend la forme d’une succession de moments qui agissent de manière suggestive, telles les touches d’un tableau impressionniste.

À la fin de la première guerre mondiale, Navel arrive à Lyon. Il habite alors rue de la Part-Dieu, dans le 3e arrondissement, près de la Guillotière. Lui qui connaît surtout la campagne, se retrouve alors en plein cœur d’un quartier ouvrier cosmopolite et haut en couleur, un quartier qui est aussi le centre du mouvement ouvrier lyonnais. C’est dans cet espace, pendant les mouvements de 1919-1920, qu’il s’ouvre à l’action politique par l’entremise de son frère, mais aussi qu’il découvre la condition ouvrière au travail. C’est cette condition qui va être le centre de son récit. Navel entre, au début des années vingt chez Berliet. Là, il y fait une expérience double : il apprend d’abord un métier, c’est-à-dire qu’il s’initie à la maîtrise des gestes nécessaires à ce métier. Cette découverte du corps dans l’effort, du plaisir dans la perfection des gestes est une expérience essentielle chez Navel. Toute aussi essentielle est la répulsion qu’il ressent immédiatement pour l’usine. L’usine est un carcan qui étouffe Navel. Lieu d’enfermement, comme l’école et la caserne, c’est aussi, par la taylorisation et le travail à la chaîne, un lieu où le travail perd tout sens immédiatement perceptible pour l’ouvrier. Navel fuit rapidement l’usine et la condition ouvrière qui lui est attachée pour se faire trimardeur. Il part alors sur les routes de France et multiplie les travaux les plus divers : terrassier dans les Alpes sur des chantiers routiers, jardinier à Nice, peintre en Bâtiment, ramasseur de lavande dans le midi, etc… Navel cherche constamment le rapport avec la nature, le contact direct avec les choses, sans médiation d’aucune sorte. D’où l’importance des sensations dans ce récit qui devient, à de nombreuses reprises, presque poétique.

À travers la multiplicité de ses travaux, Georges Navel nous parle, simplement, de sa vie d’ouvrier, sans chercher un fil conducteur qui donnerait un sens univoque à son existence. D’où cette mosaïque que constitue l’ouvrage. D’où aussi l’importance de ce témoignage sur la condition ouvrière de l’entre-deux-guerres, car Navel a une acuité de regard très grande qui lui permet de multiplier les annotations sur cette classe ouvrière en pleine transformation dans les années vingt et trente, une classe nourrie par l’apport d’une main d’œuvre rurale arrachée à la terre et qui fait la dure expérience de la vie urbaine et du travail en usine. Les pages sur les terrassiers de Paris, celles sur le travail chez Berliet et Citroën sont, à cet égard, très riches. Navel, témoin de cette nouvelle génération d’ouvriers nous dit son refus de se soumettre à la logique de dépossession qui est alors à l’œuvre et qui multiplie la main-d’œuvre déqualifiée et interchangeable. Le récit de Georges Navel nous donne à percevoir une existence placée sous le signe du refus de la résignation et de la soumission à l’ordre capitaliste, et marquée par la recherche d’une certaine forme d’équilibre intérieur qu’il puise dans le contact avec la nature.

 Comme d’autres autobiographies écrites par des militants anarchistes, on retrouve ainsi dans Travaux, malgré sa forme particulière, cette tentative de saisir, au-delà de la seule théorie, une pensée en action, et de nous faire percevoir, à travers l’existence d’un individu, une conception libertaire de la vie. 


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