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Censure d’un livre, mode d’emploi

avril 11th, 2009 by passionlivres

L’auteur égyptien de “l’Immeuble Yacoubian“, avant d’être reconnu mondialement, a vu ses livres bloqués par l’Office du livre, qui traque l’amoralité.

 Nous sommes en Egypte. Ses pyramides, ses temples… et sa censure. Le dernier ouvrage d’Alaa El Aswany, l’auteur de l’Immeuble Yacoubian est emblématique d’un pouvoir, à commencer par celui des livres. “Par quoi donc se distinguent les Egyptiens ? Quels sont leurs mérites ? La lâcheté, l’hypocrisie, la méchanceté, la servilité, la paresse, la malveillance, voilà les qualités des Egyptiens.” Ces sentences émaillent J’aurai voulu être égyptien“, un recueil de nouvelles écrites bien avant l’Immeuble Yacoubian, publié seulement aujourd’hui. A l’époque, Alaa El Aswany croyait-il vraiment que son livre serait éditer sans problèmes ? “Naïvement, oui, répond-il. Parce que la littérature est comme le cinéma : simplement une image, pas la réalité.” Une plaidoirie un peu simpliste aux yeux de l’austère Office du livre égyptien… L’organe officiel de la censure littéraire lui certifiant que la diatribe ne reflète pas ses opinions. L’écrivain y consitira, mais son manuscrit restera au fond d’un tiroir, jugé “insultant envers l’Egypte”. Avant de goûter au succès planétaire, Alaa El Aswany faisait connaissance avec la censure d’Etat ; il lui faudra attendre plus d’une décennie avant d’être publié.

La bureaucratie a ses secrets. Ainsi, les manuscrits sont soumis à un examen préliminaire de la part de l’Office du livre, “cet organisme phare de la corruption culturelle en Egypte”, comme le décrit El Aswany. L’auteur explique que les comités de lecture, censés décider du sort d’un livre, ne sont jamais composés de professionnels de la littérature, “mais d’employés ordinaires que leurs chefs de service avaient voulu récompenser en les mettant là pour qu’ils puissent toucher des primes”. Sans relations influentes, les jeunes auteurs viennent s’y casser les dents, surtout si elles sont pointues et mordillent les tabous.

Pour les recalés reste le monde de l’édition privée, en regain de forme depuis une dizaine d’années. Et encore : il est difficile pour les maisons d’édition, toujours soumises aux saisies et aux pressions économiques, de verser dans l’audace. “Le roman m’a plu, mais franchement je ne peux pas assumer les conséquences de sa publication. Les idées qui s’y trouvent pourraient me mener en prison”, avouait, impuissant, un ami d’El Aswany. Las, l’auteur paiera de sa poche les quelques exemplaires à distribuer autour de lui.

Mainmise du religieux

Mais, publié à compte d’auteur, rien n’est gagné. Dans un système où l’opacité sert les largesses d’interprétation, les écrivains naviguent à vue, souvent condamnés à attendre d’être publiés avant de connaître le courroux des censeurs. Passé maître dans l’art de la censure a posteriori, l’Institut de recherche islamiques présente à lui seul un tableau de chasse impressionnant. Rattaché à Al-Azhar - la plus haute institution de l’islam sunnite -, ce groupe de chercheurs et de docteurs de la loi islamique dénonce tout ouvrage qui “dessert la moralité”. En 1959 déjà, les oulémas d’Al-Azhar s’en prenaient aux Fils de la médina, de Naguib Mahfouz, pour son allégorie un peu trop évidente du Coran et du régime nassérien. Le roman sera interdit de publication en Egypte jusqu’en 2006, dix-huit ans après que Mahfouz est devenu le premier écrivain arabe à recevoir le prix Nobel de littérature !

La mainmise du religieux sur l’édition est facilitée par le droit de hisba, précepte de loi islamique qui permet à quiconque de dénoncer un fait qui va à l’encontre du bien commun. Ce droit à la délation permet ainsi aux conservateurs de tout poil de saisir un procureur pour faire retirer un livre et attaquer à la fois l’auteur et son éditeur. Les risques rebutent les plus tenaces.

Dernière solution pour les auteurs qui en ont les moyens, se tourner vers les pays voisins. Le Liban s’est fait une spécialité de publier les oeuvres arabes interdites dans leur pays propre.Mais, en Egypte c’est l’inverse. La moindre feuille de papier qui provient de l’extérieur est soumise à un contrôle sévvère. A leur arrivée sur le sol égyptien, les livres sont interceptés par l’Office de la censure qui les étudie avant d’en autoriser la diffusion. Chaque année, la Foire du livre du Caire se voit ainsi obligée de refouler les oeuvres de pointures mondiales. Comme en 2008, celles de Milan Kundera ou de Che Guevara. “Il n’y a aucune logique dans le choix des censeurs”, constatait alors un éditeur libanais. Il y a quelques années, l’indéboulonnable président égyptien Hosni Moubarak, inaugurait la Foire du livre du Caire par un discours qui sert encore d’avertissement aux aspirants artistes : “Les libertés ne doivent pas aller à l’encontre de nos traditions, nous devons nous assurer que la liberté d’expression va dans le sens de nos valeurs.”

Situations cocasses

Appliquée aveuglément, la démarche accouche de situations cocasses, comme l’interdiction de traductions de livres déjà distribués depuis longtemps en arabe. C’est ce qui s’est passé avec la traduction française de J’aurais voulu être égyptien, confisquée début février à l’aéroport du Caire. Une libraire française en Egypte raconte la suite : “J’avais programmé la sortie du livre le 4 février, en même temps qu’en France. Je me suis rendue au bureau de la censure où après quelques négociations,on m’a répondu le plus sérieusement du monde que je pouvais le mettre en vente… mais provisoirement !” Concrètement, une fois leur lecture approfondie terminée, les censeurs se réservaient le droit de retirer le livre du marché. Et tant pis s’il s’en était déjà écoulé des milliers d’exemplaires. La procédure n’a pas peur du ridicule. Dernier exemple en date, la dernière version du très politiquement correct Guide du Routard serait actuellement encore bloquée en attente de relecture. “Ils cherchent bêtement des mots clés, raconte El Aswany, c’est l’enfer pour les bouquins d’analyse politique ou religieuse.”

Cette relation trouble que l’Etat entretient avec les livres est le parfait exemple de ce que Alaa El Aswany appelle “une simple liberté de parler, mais pas d’expression : ces dernières années, le régime égyptien tente de donner le change, en laissant plus de place aux critiques, à condition que cela ne reste que des paroles, sans effets. Mais écrire un livre, c’est déjà différent : ça reste.”

J’aurai voulu être égyptien d’Alaa El Aswany, Actes Sud, 2009


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