Travailler plus ? Travailler moins ? Non, travailler autrement !
avril 19th, 2009 by passionlivresMarx souhaitait qu’il soit “attractif”. Jospin le voulait “partagé”. Sarkozy en promettait plus. Mais la question reste de savoir comment (ré)concilier le travail et la vie.
La crise réinstalle l’emploi sur le devant de la scène, mais elle n’annule pas la nature et le sens du travail. Celui-ci est encore si bien associé à la contrainte qu’on appelle “libre” le temps de l’existence qui ne lui est pas consacré. Quant à l’emploi, dont la notion est récente, elle se réduit trop souvent à une définition socioéconomique ; sans compter que nombre de travaux ne correspondent pas à des emplois, comme faire la cuisine ou éduquer ses enfants. Et il est rare qu’un métier, dès lors qu’il engage un savoir-faire, puisse se ramener à une simple activité de subsistance. Le travail est protéiforme, il serait vain d’en glorifier une seule de ses facettes. “Dans les infatigables discours sur la bénédiction du travail, disait Nietzsche, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel.”
Nous avons néanmoins vécu depuis trente ans une “grande transformation” dans nos manières de travailler. Mais il n’est pas certain que ce que nous avons gagné en autonomie, nous l’eussions toujours obtenu en indépendance individuelle comme le souhaitait Nietzsche. Nombre de collectifs de travail se sont éffondrés, le travail d’atelier s’est éffrité, du fait de l’automation, mais il n’a pas été remplacé par une nouvelle dimension altruiste si chère à Emile Durkheim. “Sur le plan de l’organisation du travail d’abord, on assiste à une individualisation croissante de tâches, qui exige la mobilité, l’adaptabilité, la prise de responsabilité des opérateurs, comme on dit volontiers aujourd’hui”, remarque le sociologue Robert Castel dans son dernier livre la Montée des incertitudes. Ces métamorphoses du travail sont ambivalentes. Elles engendrent le pire et le meilleur. Avec Castel, d’autres auteurs interrogent ces métamorphoses dans des livres récents : les salariés “nomades” et hyperconnectés deviendront-ils la norme ? se demandent-ils. Le contrat de travail sera-t-il moins protecteur pour les salariés ? La mobilité professionnelle deviendrat-elle la règle ? Et, surtout, serons-nous capables de travailler autrement, sans obligation de faire valoir des souffrances d’un autre âge et attiser notre envie de pénal ? Il est pour l’heure impossible d’anticiper l’avenir du travail. Mais une chose est sûre, il n’est pas une valeur transcendante, une grandeur morale, dirait Adam Smith. Le travail est une activité productive. Il engage l’homme dans un milieu qu’il n’a de cesse de modifier à sa guise. Il est un savoir-faire qui mobilise l’intelligence du corps et de l’esprit. “La fatigue existe, mais le métier n’est ni bête ni abrutissant. Il faut travailler en souplesse, surveiller ses mouvements. On ne manie bien la pioche que si on lui a prêté de l’attention”, écrivait Georges Navel, qui avait exercé une vingtaine de métiers dont celui de terrassier, dans Travaux (1945).
Que penser aujourd’hui de cette attention à la beauté du geste, réclamée par ce disciple ouvrier de la philosophe Simone Weil ? Le vrai travail entraîne une transformation de soi et une transformation du monde. “Le prolétaire qui ne modifie pas son cadre de travail est employé, il accomplit une tâche, mais, à la lettre, il ne travaille pas”, souligne le philosophe Bernard Stiegler dans Pour une nouvelle critique de l’économie politique. Pouvons-nous le soustraire au cycle répété de la production et la consommation imposé par le consumérisme ?
Révolution de l’emploi du temps
Souvenons-nous : vers le milieu des années 90, le discours ambiant concernant le travail prônait sa disparition. Pour un peu, le choeur des pleureuses modernes se serait mis à chanter les louanges de Paul Lafargue (1842-1911), l’auteur du Droit à la paresse. Les innovations technologiques auraient fait advenir un monde sans travailleurs, et une ère postmarchande serait enfin parvenue à maturité, laissant libre cours à la vie associative. Le culte puritain du travail semblait en voie de décomposition. Le succès de l’Horreur économique de Viviane Forrester et de la Fin du travail de Jeremy Rifkin, tous deux sortis en 1996, avait jeté la confusion dans les esprits les plus éclairés. Le “travail attractif”, ce savant mélange d’effort et de plaisir, dont Karl Marx (1818-1883) avait sa pierre de touche en s’opposant aux “visions de grisette” de l’utopiste Charles Fourier(1772 - 1837), était passé aux oubliettes. Le travail rebutant qui de l’esclavage, qui du servage, qui du salariat avait à ce point gagné la partie qu’il fallait s’en libérer à tout prix pour ne pas perdre sa vie à la gagner.
L’ironie voulut que ce fût à peu près à la même époque que “la refondation sociale” souhaitée par le patronat français prît son essor, et que des “experts” comme Denis Kessler ou François Ewald, et l’ex-patron du Medef, Ernest-Antoine Seillière, développèrent l’idée de “société d’entreprise”. Elle se devait de prendre en considération la gestion du mode de vie des salariés, leur aptitude à changer de comportements, d’adapter leur façon de vivre au regard des exigences du marché. Le suivi individuel devenant ainsi le supplétif indispensable de la concurrence entendue comme principe régulateur du social. “Le principe de compétitivité réintroduit l’exigence économique dans un social qui a trop tendance à jouer de son émancipation ou même à vouloir lel dominer”, écrivait alors Denis Kessler dans la revue Commentaire, en 1999. L’adresse était claire et le propos, sans ambiguïté. Il fallait remettre l’individu au centre du système économique et cesser de le découpler entre le travail salarié d’un côté et le temps libre de l’autre.
L’heure était à la reprise en main. Primat du social chez les thuriféraires de la fin du travail, primat de l’économie chez les partisans de la flexibilité et d’une conception de l’individu entrepreneur de lui-même, le travail attractif était pris en tenaille entre le désir d’en finir avec la production et celui de se raccrocher au marché.
En dix ans, le travail avait donc changé de base. En 1997, au moment où fleurit le débat sur “la fin du travail”, Lionel Jospin est nommé Premier ministre et propose une nouvelle politique, celle du “partage du travail”, soit les 35 heures, dont on pourrait résumer le projet pour la formule : “Travailler moins pour travailler plus nombreux”. Le 20 juin 2007, Nicolas Sarkozy, devant les parlementaires de l’UMP, pastichant Clémenceau - “Politique intérieure, je fais la guerre ; politique extérieure, je fais la guerre. Je fais toujours la guerre” - a proposé à la majorité présidentielle le choix suivant : “politique sociale, le travail ; politique éducative, le travail ; politique économique, le travail”, ainsi de suite. Jusqu’à la faillite des heures supplémentaires ! Mais on ne sait toujours pas de quel travail il s’agit ? A l’aube du XXIe siècle, à l’heure de l’automatisation et des nouvelles technologies numériques, alors qu’une révolution de l’emploi du temps se profile, que l’ordinateur prolonge la journée de travail autant qu’elle l’assouplit, le travail se dissout dans la vie quotidienne en même temps que sont statut se dégrade dans les entreprises.
Le “précariat”
Où en sommes-nous aujourd’hui ? Selon l’économiste Philippe Askenazy, les relations entre le capitalisme et le travail ne se seraient pas améliiorées : le taylorisme est mort, mais les contraintes, physiques et mentales, “perdurent et même s’étendent dans les services”. Ce nouveau productivisme, qu’il qualifie de “réactif”, conséquence des pressions accrues sur le travail, de l’intensification des rythmes et chez certains cadres de la connexion compulsive, condense les contradictions et paradoxes de notre époque. “Quand on interroge les Français sur le sens qu’ils donnent à la notion de travail, on constate un clivage entre deux camps à peu près égaux : d’une part, ceux pour lesquels c’est un moyen pour les individus de s’épanouir ; d’autre part, ceux qui considèrent que c’est une contrainte nécessaire pour subvenir à ces besoins”. Robert Castel, lui, s’interroge avec suspicion sur cette “société de pleine activité qui ne serait pas une société de plein-emploi”. L’effritement de la société salariale, avec son lot de chômage, de contrats de travail atypiqu, de temps partiel, d’intérim, l’inquiète à juste titre. A première vue, l’émiettement des statuts d’emploi, la multiplication des contrats que l’on dit “aidés”, le revenu de solidarité active (RSA), institutionnalisent le “précariat”, cette fusion de la précarité et du salariat, plutôt qu’ils le suppriment. Il convient, selon lui, de se méfier de l’inconditionnalité de la valeur du travail si l’on ne veut pas d’une activité qui n’assure pas les conditions minimales de l’indépendance économique et social de chacun, d’une idéologie qui pousse a travailler “quitte àà ce que le travail devienne à peu près n’importe quoi, à condition qu’il ne coûte pas cher aux entreprises”. Ou alors si cher qu’il en perd jusqu’à sa crédibilité, comme le prouve l’absurde requête des participants de “L’île de la tentation”, qui ont demandé à TF1 de se voir reconnaître le statut d’artiste-interprète. Ce qui fait dire au juriste Jean-Emmanuel Ray, qui attend avec impatience la prochaine décision de la Cour de cassation : “Il importe que la justice ne prête pas la main à une opération aussi contre-productive en termes d’exemplarité pour les jeunes générations, pour l’image du droit mais surtout d’elle-même.”
C’est en effet du côté des jeunes générations qu’il faut se tourner, si on désire réconcilier la vie et le travail. Ses éléments les plus lucides ont compris qu’il existait du vrai travail non pas au-delà de l’emploi, comme le redoute Robert Castel,mais à côté de lui. Ils ont surtout saisi comment le néolibéralisme fonctionne, “La liberté n’est pas pour les néo-libéraux une valeur naturelle qui préexiste à l’action gouvernementale et dont il s’agirait de garantir l’exercice (comme dans le libéralisme classique), mais se dont le marché a besoin pour fonctionner”, écrit Maurizio Lazzarato. Ce que recherche le néolibéralisme, cest la “pleine activité précaire”. IL ne se soucie pas des activités du travail hors emploi, lesquelles n’ont pas une traduction marchande immédiate. Des activités qui, tel le loisir studieux, contribuent davantage au travailler mieux qu’une overdose de télévision. Ces activités apportent la preuve, selon Stiegler, que la question du temps de travail ne se réduit pas à celle du temps de l’emploi, chez les intermittents par exemple, fait aussi partie du travail.
“Rétablir la domination du travailleur sur les conditions du travail” disait Simone Weil. Preuve que la subordination à vie n’est pas un idéal insurpassable !
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