Le Moment fraternité de Régis Debray (Gallimard, 2009)
mai 5th, 2009 by passionlivresRégis Debray montre la voie d’une fraternité, quelque peu enfouie.
C’est la cousine pauvre de notre trilogie républicaine. Victor Hugo peut bien parler d’elle comme de la «dernière marche» avant le «perron» de l’émancipation humaine, la fraternité a tout du bon sentiment un peu niais. Elle fait pâle figure au regard des concepts actifs de liberté et d’égalité. C’est à l’examen de cette position diminuée et des conditions de son rehaussement que s’attache Régis Debray dans son dernier essai. Il s’y engage à sa manière, faite de riches lectures éclairant son sujet et d’une virtuosité raisonnante capable d’ébranler le lecteur le plus rétif aux idées qu’il défend.
La fraternité a donc partie liée avec un processus essentiel de notre condition humaine, celui de l’agrégation de nos individualités en des ensembles collectifs. Même à l’heure de nos ego dilatés et de la foule solitaire, on n’a pas oublié que c’est à plusieurs qu’on se tient chaud et qu’on espère des jours meilleurs. Seulement, ce passage du «je» au «nous» est une opération aussi délicate que celle, associée, qui consiste à faire du «tas un tout». En tout état de cause, elle suppose, aujourd’hui, qu’un chemin soit retrouvé et qu’une grande illusion soit dissipée. Le chemin à retrouver, c’est celui du «sacré». Que le lecteur veuille bien, à l’avance, ne pas ricaner sur ce qu’il prendrait pour une nostalgie religieuse. Si la religion a, certes, apporté sa contribution essentielle à ce que nous percevons comme sacré, elle ne le résume pas. Car, si le sacré, c’est ce qui «légitime le sacrifice et interdit le sacrilège», on voit bien qu’on peut le loger où on le jugera bon. L’illusion à dissiper, c’est celle des «droits de l’homme», affadis par le «droit-de-l’hommisme». On sait, depuis Marcel Gauchet, que les droits de l’homme ne sauraient constituer une politique, sinon celle que «l’Occident a trouvée pour s’occuper de ce qui ne le regarde pas». Surtout, cette nouvelle ROC (Religion occidentale contemporaine), en taillant trop large, est incapable de fabriquer de l’ «indivis». Pourtant, entre «les sécessions tribales reniant l’unité de l’espèce et l’abstraction Humanité couvrant les cruautés de l’argent-maître», il doit bien y avoir des ensembles où les «nous» fraternitaires pourraient à nouveau se loger. Les Etats-nations, par exemple, ne serait-ce que parce qu’ils apparaissent comme l’espace optimum de la démocratie. Ce sera toujours mieux que d’attendre que «tous les gars du monde veuillent bien se donner la main» ou que se constitue l’ONG qui nous pend au nez, celle des Douaniers sans frontières!
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