La métamorphose de Corbeyran, Horne (Editions DelcourT, 2009)
mai 27th, 2009 by passionlivresLa gageure était de taille: produire un équivalent graphique du texte de Kafka le plus «irreprésentable». N’était-il pas absurde, même, de chercher une telle représentation? Toute la force de l’oeuvre ne tenait-elle pas à ce que l’atroce transfor-mation en blatte du voyageur de commerce Gregor Samsa et les conséquences tragiques qu’elle entraîne restaient des mots imprimés, laissant à l’imagination de chaque lecteur le soin de se faire son «film»? Mais il était dit que la bande dessinée, désormais lancée à la conquête des classiques, allait oser s’attaquer à ce monument paradoxal - c’est tout le sens de cette collection Ex-Libris. Au vu de ce qu’avaient donné des adaptations de textes apparemment plus faciles à transposer, comme Tartuffe ou Boule-de-Suif, on pouvait craindre le pire. Or le résultat est sans doute l’un des plus convaincants de la série. Corbeyran a joué la fidélité à la voix kafkaïenne, qui pose sur cette mésaventure radicale un regard d’une innocence bouleversante, mais c’est, bien entendu, le dessinateur qu’on attendait au tournant et il faut reconnaître que Horne est à la hauteur de l’enjeu. Il s’en sort par une mise en image bitumineuse, et un traitement des personnages «humains» qui les transforme en fantômes moins identifiables que le gros insecte lui-même, contraint à la pénombre et à la retraite alors même que de grosses bouffées d’affection le portent encore à aller sporadiquement vers la lumière des hommes, jusqu’à l’obscurcissement final. Elégance suprême de Kafka, discret à l’instar de son héros: tout se passe comme si l’album pouvait se déployer sans texte, par la seule force d’une rigueur dramatique traduite par des images fortes.
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