James Graham Ballard
juin 2nd, 2009 by passionlivres![]()
James Graham Ballard est dans notre petit panorama du roman d’anticipation sociale le doyen et le chef de file de la lignée britannique. Né en 1930 à Shangaï, et interné dans un camp japonais jusqu’à la fin de la guerre, J.G Ballard ne débarque en Angleterre qu’en 1946. Il mène une existence bourgeoise, pépère et collabore assez tôt à un certain nombre de journaux importants. Il se spécialise dans le reportage de terrain et n’hésite pas à mouiller la chemise, qu’il s’agisse d’explorations de proximité ou de voyages plus lointains et risqués. Sa première nouvelle paraît en 1956 dans New Worlds et puis il enchaîne sur une série de romans qu’on n’a pas pu lire (à l’exception de La Forêt de cristal publié dans les années 1966-67, superbes mais où il se cherche encore un style) et qui semblent avoir disparu des rayons de librairies anglaises comme françaises (pour ces pépites, il faudrait chercher à l’époque chez Denoël). Avis aux amateurs.
L’obsession du pire
Ballard se signale surtout en 1973 par la publication de deux ouvrages fondamentaux dans son oeuvre que sont L’Ile de Béton, où il embrasse les thèmes écologistes qu’on retrouvera ensuite dans La Course au Paradis (1994), et surtout Crash !, qui a été redécouvert par la très bonne adaptation qu’en a fait David Cronenberg. Dans Crash, on retrouve ce qui nous intéresse ici, à savoir une tentative d’embrasser par le biais d’une description intimiste (celle d’un couple et de sa vie sexuelle) une problématique beaucoup plus ambitieuse qui est celle du devenir de l’homme, et de son corps, dans un monde de machines et de froideur métallique. A l’époque, le roman est précurseur et permet d’interroger tout un tas de sujets clés : le corps évidemment, très à la mode aujourd’hui, mais surtout les rapports humains et leur façon de se nouer dans la perversité. Comme Amis, dont il est assez proche, Ballard est habité par un pessimisme morbide qui le pousse à envisager le pire du pire quelle que soit la situation. L’ambiance de Crash est fantomatique et le style de l’auteur, qu’on connaît enjoué et dans la veine d’un Stevenson, par exemple, dans les nouvelles de Fièvre guerrière, emprunte le caractère mécanique et martial du sujet.
En arrière plan, on trouve dans Crash des thèmes chers à Ellis comme la célébrité et la morbidité attachée à l’amour des gens communs pour leurs idoles. L’automobile est l’objet d’un fétichisme morbide qu’on suit jusque chez Victor Ward le mannequin de Glamorama et dans Miss Wyoming de Coupland. Ballard défend les gens simples contre les passions excessives. Les menaces émanent traditionnellement chez lui de deux types de personnages : les leaders passionnés et les suiveurs mollasses. Dans les deux cas, la possibilité du dérapage est toujours présente et ses conséquences sont terribles pour la planète. Ballard est loin de recommander une hygiène de vie mainstream mais s’attache à désamorcer les comportements extrêmes, qu’ils fussent politiques ou sexuels, en leur opposant des personnages de bon sens et qui en reviennent, après des écarts plus ou moins importants à leur ligne de vie, à une pondération toute britannique.
Rencontre avec Self
Evidemment, J.G. Ballard, l’écrivain, lui se conduit toujours parfaitement bien et ne quitte jamais son flegme de gentleman. Jusque dans Super-Cannes, on ne trouve chez lui aucune outrance verbale et les principales scènes choc en prennent un relief plus grand encore. Lors d’une rencontre avec Will Self, admiratif, ce dernier confiera d’ailleurs : “Je suis allé rencontrer Ballard pour l’interviewer. Nous avons parlé pendant 4 heures. J’aime vraiment ce qu’il fait et j’ai eu la fantastique surprise et grande satisfaction de découvrir qu’il connaissait et appréciait ce que je fais aussi. Mais ça n’est pas allé plus loin. Lui comme moi n’avons pas ressenti le besoin de nous revoir jusqu’à notre mort. Mais Ballard m’a dit : “Si j’avais connu un type comme toi dans les années 60, je serais sorti un peu plus. Maintenant c’est trop tard.” J’ai trouvé ça cool.”
A côté de Self, sur les photos, Ballard a l’air d’un bon gros bourgeois d’Oxford qui rencontre un punk pour la première fois. Mais il ne s’en laisse pas conter et n’a rien à envier à son cadet pour la férocité et l’extrême lucidité. Ballard à 70 ans est au faîte de son art et parvient à garder, malgré l’âge, une pertinence que beaucoup lui envieraient. On peut même dire qu’avec le temps sa clairvoyance politique et économique s’est affinée et qu’il pressent avec la même vivacité les dérives du présent qu’il le faisait dans Crash ou dans La Forêt de Cristal. Après 1973, donc, la veine Crash se poursuit avec un bonheur sans cesse accru dans les oeuvres d’anticipation sociale que sont La face cachée du soleil et SuperCannes évidemment (voir critique). Ballard a aussi publié deux best sellers autobiographiques L’ Empire du Soleil et La Bonté des femmes qui ne figurent pas parmi ses ouvrages les plus intéressants.
En lutte
Parmi les textes méconnus, la série de nouvelles Fièvre Guerrière permet de mettre à jour sa singularité. Ballard est toujours et partout politique. Il n’hésite pas à se coltiner des sujets énormes et à s’avancer sur le terrain fécond mais toujours délicat de la géopolitique. En 1982, dans Rapport sur une station spatiale non identifiée, il évoque la découverte par une bande d’astronautes d’une station spatiale perdue aux dimensions infinies qui est saisissante et terrifiante. Ballard aime les sciences et est fasciné par la science-fiction. Il tient dans cette nouvelle le thème qui deviendra plus tard le scénario encensé du film indépendant Cube (on fabule mais le parallèle est vite fait). L’un de ses romans, publié en 1976, fournira à Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, hé oui, le titre d’une de ses meilleures chansons “La Foire aux atrocités” (”Atrocity Exhibition”). Dans Fièvre Guerrière toujours, il s’en prend aux manipulations médiatiques et suggère qu’un gouvernement qui maîtriserait l’information pourrait s’en servir pour déclencher des conflits dans n’importe quel coin de la planète en dissimulant ses véritables intentions - sa domination de puissance, par exemple, ou la défense d’intérêts économiques - sous des raisons humanitaires.
Dans Le plus grand Parc d’attraction du monde, publié en 1989, il met en scène une lutte armée sans merci (très proche des Garçons sauvages de Burroughs) entre les touristes et les tenants de l’économie de marché. Objectif : remettre tout le monde au travail et encadrer les déviants qui veulent se donner du bon temps.
Dès cette époque, Ballard tient son nouveau cheval de bataille : la société des loisirs, sa critique et les inégalités, ravages, dommages qu’elle va engendrer. Le loisir est le pétrole de demain. Certains en ont, d’autres pas. Ses formes sont exclusives et excluent ce qui n’en participent pas. La vision européenne vaut bien Edgar Morin et mérite d’être examinée de plus près.
Autant dire que la suite de cette histoire vaut son pesant d’or et devrait, après SuperCannes, servir de bréviaire à toutes les crêpes de plage qui se respectent. Le génie que fut Ballard a pu être redécouvert ces dernières années au fil de rééditions et des hommages rendus à ce visionnaire.
L’écrivain s’est éteint le dimanche 19 avril 2009 des suites d’un cancer de la prostate.
Livres :
Que notre règne arrive (Editions Denoël - 2007)
La foire aux atrocités (Editions Tristam- 2003)
Super-Cannes (Editions Le Livre de Poche - 2000)
La face cachée du soleil (Editions Fayard - 1998)
Fièvre guérrière (Editions Fayard - 1992)
Empire du Soleil (Editions Denoël - 1986)
Crash ! (Editions DenoëL - 1973)
La forêt de cristal (Editions Denoël - 1966)
Le Monde englouti : Suivi de Sécheresse (Editions Denoël - 1964)
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Posted in Portraits d'auteurs |
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