Thierry Hesse, Démon

Avec Démon, Thierry Hesse parcourt l’histoire de la fin du XXe siècle et notre actualité. Lev Rotko révèle à son fils Pierre, journaliste et grand reporter, ses origines qui le mèneront en Russie.

Démon, le titre est singulier, d’autant plus que, des sales types, le livre en regorge, à moins que ce démon-là ne soit pas le diable qu’on croit. Pierre Rotko, qui vit et raconte l’histoire (l’Histoire ?) qu’on vient de lire, qu’on lira, et qui en a peut-être choisi le titre, se décide, page 191, à ouvrir un dictionnaire, il est en convalescence, on vient de lui sauver une jambe criblée de balles, un petit dictionnaire. Démon. «Ce midi j’ai copié dans un cahier les différentes définitions d’un article du dictionnaire : 1. Ange déchu, révolté contre Dieu, et dans lequel repose l’esprit du mal. 2. Personne néfaste, méchante. 3. Être surnaturel, inspirateur de la destinée d’un homme, d’une collectivité. 4. Puissance, force spirituelle. Merveilleux dictionnaire. Que le même mot puisse recouvrir des sens aussi contradictoires. Qu’y a-t-il de commun entre Satan, le prince des ténèbres, et ce génie ou cet esprit intime qui en novembre m’a incité à partir pour Grozny?» Et à se faire ratatiner la jambe par une salve invisible, assassine, qui ne le concerne peut-être pas. Le démon de savoir, le démon de comprendre, le démon de ressentir, de défier l’hébétude devant l’aveuglant malaise d’être le fils de cette Histoire. Pierre Rotko a choisi du démon le petit 4 du dictionnaire : puissance et force spirituelle, au risque de la vanité des choses.

Il est journaliste, grand reporter, familier de et effaré par les malheurs du monde, les guerres, les inondations, la catharsis du déluge, et la folie de tuer. Son père Lev est avocat, il est né russe de Franz et Elena, à Stavropol, dans le sud du pays, il a fui l’Union soviétique le jour de la mort de Staline et a tenté toute sa vie de tuer sa mémoire, de s’abîmer dans la réussite de son assimilation française, d’oublier ce qu’il fut et de tenter de croire à ce qu’il est devenu. Lev a épousé une Alsacienne, et tout ce qui s’enfuit lui revient au bord des lèvres à la mort de sa femme. Lev se laisse partir à la dérive et raconte toute son histoire, presque toute, à son fils unique : Elena et Franz, ses parents juifs et russes, assassinés par les nazis en 1943 - il ne sait rien des circonstances, ils ont eu le temps de confier le petit Lev, il a 9 ans, à un couple qui l’élèvera jusqu’à sa fuite sans jamais plus le revoir. Pierre écoute et retranscrit le récit de son père. Quelques années plus tard, il retrouve son père pendu à un tuyau dans son appartement bourgeois de Paris.

Pierre Rotko veut savoir, veut comprendre. Pas seulement par les livres, le travail, la documentation, le peu d’indices que lui a laissé son père, il veut ressentir dans sa chair, dans son esprit, dans le mystère de son identité de demi-Juif, l’effarement paralysant, l’impuissante abnégation ou l’honneur de la révolte vaine devant l’irréalité bien réelle du génocide. Ce désir est son démon, il part pour la Tchétchénie : « Bien entendu, depuis 1942, il y avait eu sur la planète d’autres victimes. De par mon métier, j’en avais été plusieurs fois le témoin. Cependant, était-ce parce que Grozny est à côté de Stavropol, parce que la force des uns et la faiblesse des autres, comme dans l’histoire des Juifs, sont tellement inégales là-bas, je ne doutais plus que les Tchétchènes fussent les Juifs d’aujourd’hui, même si, en l’écrivant, en y pensant seulement, je devinais combien cette opinion me serait reprochée », page 345.

Pierre Rotko, le narrateur, et Thierry Hesse, l’auteur, ont le même âge. Le premier est journaliste et vit à Paris entre deux reportages, Hesse vit à Metz où il enseigne la philosophie. Tous deux ont travaillé des années, ont écumé des bibliothèques, pour connaître l’histoire qu’ils racontent ; Rotko a appris à écrire dans les journaux, ce n’est qu’en relisant, recopiant, reliant ses notes qu’il s’avoue page 364 : « Je me surprends d’avancer aussi vite. Je ne me contente pas de reprendre, je complète, je développe ; j’écris. J’écris beaucoup même. Cela ressemble de plus en plus à un livre. » On imagine que Hesse aurait pu, lui aussi, écrire ces phrases, surpris d’être allé aussi loin, lui qui avait donné à ce jour deux livres minces, plus fins que minces, Le Cimetière américain et Jura (Champ Vallon, 2003 et 2005), qu’on avait admirés et salués pour leur justesse, leur étrangeté et la précision de l’écriture, une musique de chambre à la fois harmonieuse et grinçante. Et le voilà, tel le rossignol, l’oiseau de bon augure de Gianni Esposito : il écrit l’Histoire.

Démon est composé. Et le souffle de cette Histoire qui devrait tout emporter se cogne dans le labyrinthe d’une chronologie brisée, sans jamais se perdre ni perdre de sa puissance, pour secouer le lecteur, le tenir éveillé, lui glacer le cou et le porter vers l’épilogue, groggy et exaucé. Aux événements historiques connus, exacts, vérifiés, Thierry Hesse donne l’épaisseur du roman, c’est-à-dire l’épaisseur humaine, l’effet de réel supplante thèses et commentaires par le miracle de l’écriture. À la mort de Staline, à la prise des huit cents otages dans un théâtre de Proletarskaïa, aux bombardements de Grozny, dont nous savons tout, nous y sommes pour la première fois grâce au fil rouge d’humanité qui ligote le livre. De Stavropol à Caen, de Saguenay à Luanda, entre ces cartes battues pour être redistribuées par la maîtrise de la narration, le lecteur suit sans trébucher la boussole de ce Démon. Sauf une fois, chapitre 54, pages 377 à 389, douze pages pour dire que le pied de Sandrine Tourneur a gonflé et que, sur la vedette qui l’emporte vers Granville, elle ne sait plus remettre ses sandales neuves. Un chapitre de côté, Rotko est à Caen, il tente de reprendre du service au journal, chroniqueur sur un procès qui ne l’intéresse pas. Sandrine fait un cauchemar, son pied a gonflé. Le souffle du récit a fait un détour pour nous dire avec la chair de poule que les quatre acceptions du mot « démon » cohabitent en chacun de nous et que ce gros livre sans gras est un exorcisme. À la toute fin, un index de 233 noms rappelle le fourmillement des personnages du livre ; à côté des figures imposées par le romanesque, tous les grands de ce monde y sont, de De Gaulle à Ben Laden, sauf Poutine (il est présent, il n’est pas nommé), en passant par Sandrine Tourneur, née en 1951, qui vit à Bayeux, sans emploi, dans ses petits souliers.

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