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Le Musée des valeurs sentimentales de Gaëlle Obiegly

mars 4th, 2011 by passionlivres

Savez-vous à qui s’adressent les gens qui parlent seuls, « qui chuchotent, qui crient […] dans les rues, dans les gares » ? Serait-il fou d’imaginer un monde, tel que le nôtre, où rien ni personne ne compterait davantage que les disparus, les œuvres qui les incarnent et les lieux qui les abritent ? Gaëlle Obiégly nous avait prévenus. Son prochain roman serait abstrait, et dénué de tout personnage, avait-elle annoncé lors de la parution de Faune (éd. L’Arpenteur/Gallimard). On y trouverait tout de même un objet et une voix, avait-elle concédé. Ce sont finalement les voix de quelques personnages et l’ombre d’une « histoire », si l’on peut dire, que l’on perçoit dans Le Musée des valeurs sentimentales. C’est même de façon quasi parodique que l’écrivain affecte régulièrement le ton de la conteuse pour rappeler la trame de son roman.

« L’histoire », donc, se déroule dans les pièces les plus cachées d’un château, appartenant au domaine baptisé Le Luxe, en 2012. Après la rétrospective qui lui est consacrée, l’artiste Pierre Weiss - compagnon de Gaëlle Obiégly dans la vie - se fait attendre à la fête organisée en son honneur. Son oeuvre principale, Bild und Porzellan, une sculpture de deux mètres de long, a vagabondé dans toute l’Europe pour achever son périple « quelque part dans le domaine du Luxe, où exactement, comment le savoir sans l’explorer ? ». Pierre Weiss a manqué la navette qui le mènerait du musée des valeurs sentimentales, le lieu où il se trouve, au château. Sa compagne, étrangement désignée par le surnom de « la wieille personne », l’y attend avec impatience. Les choses qui se passent au-dessous de la table, la cuisine et les autres pièces, intriguent bien plus la wieille personne que le petit monde bavard qui dîne en commentant l’absence mystérieuse de l’artiste. Elle finit par quitter la table et s’égare dans les sous-sols du château. Tombée du haut de l’escalier, la wieille personne s’évanouit. « Ses genoux sont écorchés sous le pantalon, et sa tête que ses mains ont pourtant protégée pisse le sang […]. Évanouie, c’est-à-dire portée disparue, c’est-à-dire perdue dans la nature. » Pourtant, dans l’obscurité de la cave où elle est enfermée, à travers les lattes du plancher, la wieille personne recueille des confidences. Très vite, elle devient cet être unique à qui s’adressent les gens qui parlent seuls. L’« être caché » à qui l’on peut dévoiler nos morts.

Si Gaëlle Obiégly semble bien projeter une « histoire » sur le grand écran blanc de son roman, des personnages, un lieu, une action, qui s’apparentent en tout point à ceux d’un « roman-feuilleton », si elle prend même le soin de résumer, au début de chaque chapitre, l’action du précédent, elle ne tarde pas, elle non plus, à s’en éclipser discrètement pour nous signaler que la réalité est ailleurs. Qu’elle ne s’exprime pas sur la scène misérable du spectacle mondain, sur les rideaux en trompe-l’oeil de la pièce où l’on dîne, ou dans les conversations illusoires des convives attablés, mais dans l’intimité souterraine du château. Dans les mystères de la création. Le domaine du Luxe, tout comme la terre, « possède presque autant de pièces souterraines que de pièces au-dessus du sol ». C’est un lieu mortuaire, l’« endroit où, supposons, finissent tous les gens perdus, où se cachent tous les cachés, où se cament les camés, où on attend le retour de l’être aimé, où on retrouve les sentiments égarés… », qui recueillera les vérités les plus essentielles de la wieille personne, de l’artiste, de l’oeuvre Bild und Porzellan, et d’autres figures de ce texte. Les personnages doivent y disparaître pour réinventer le monde, par la seule force de leur voix.

Par les mots aussi, qui cheminent de façon autonome dans l’histoire, puisque ce livre se structure d’une façon singulière, de telle sorte que chaque paragraphe commence avec le mot qui clôt le précédent. Et tandis que l’auteur se retire de son oeuvre, les phrases s’emparent de la destinée narrative. Elles enjambent les chapitres, s’accouplent entre elles et nous promènent dans les pièces du château, entre les bribes de confidences et les actions - souvent étranges - des personnages. La « garniture » des canards rôtis au miel réapparaît par exemple, au paragraphe suivant, comme la « garniture du décolleté d’une dame [qui] tombe dans [une] assiette ». Les rêveurs, les fous, les créateurs fabriquent-ils leurs oeuvres d’une autre façon que par ce type d’association d’idées ? Procèdent-ils autrement qu’en gommant sans cesse, de leurs ouvrages, les traces de leur propre passage, n’intervenant que pour placer quelques symboles intrigants ? Le Créateur lui-même, au sens biblique, ferait-il surgir autrement le sens de sa parole qu’en s’éclipsant de la terre et en adressant à l’homme ses paraboles mystérieuses ? Gaëlle Obiégly parle seule, répète les mots, les lettres et les paroles de son roman mais ne se révèle pas plus insensée qu’un rêveur ou que tout créateur qui espère simplement, du plus profond de sa cachette, créer une oeuvre « qui suscitera d’autres oeuvres », unir sa voix à celle de l’humanité pour accepter de disparaître.

C’est donc sous terre, dans l’atelier intime de ce roman, que Gaëlle Obiégly et la wieille personne retrouvent l’homme qu’elles aiment, que l’on croise les figures inspiratrices de la Bible et de la mythologie grecque, Samuel Beckett, Maurice Blanchot ou Georges Bataille. Le lecteur n’a, bien sûr, pas entièrement accès à ce lieu - tout comme l’être humain à sa propre énigme - et se retrouve face à la même angoisse que s’il recueillait les confidences d’un fou ou apprenait, comme l’un des personnages du récit, qu’un parent défunt « s’était glissé dans [sa] chair ». De même que l’être humain en ce monde, le lecteur n’observe en ce roman qu’une série d’objets épars, décombres d’une réalité dont il ignore le passé, d’un immense labyrinthe dont il ne connaît pas la sortie.

Le livre de Gaëlle Obiégly a le défaut des plus grandes oeuvres, y compris celle de Dieu : il nous laisse prisonniers de son absence, l’oreille collée aux ténèbres de ses mystères, dans un désarroi tel que certains commentateurs se contenteront, comme ceux de Pierre Weiss, d’« empailler son âme », de vénérer les traces de sa pensée. Tandis que les disciples tenteront de prendre le relais, déclarant n’avoir, tel Beckett, « rien à exprimer, rien avec quoi exprimer, rien à partir de quoi exprimer, aucun pouvoir d’exprimer, aucun désir d’exprimer et, tout à la fois, l’obligation d’exprimer ».

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