Le sacre de Kundera
avril 10th, 2011 by passionlivresL’œuvre de l’auteur de « l’Immortalité » entre dans la Pléiade. Tout un symbole pour cet amoureux de l’art du roman qui nous rappelle que la création littéraire est faite de mots, mais aussi d’histoires, de personnages et d’idées.
C’est presque une histoire d’amour : une lune de miel de quarante ans. Dès 1968, Gallimard publiait la première édition étrangère de la Plaisanterie, préfacée par Louis Aragon. Aujourd’hui l’œuvre de Milan Kundera paraît dans la Pléiade, cette mémoire de la littérature où seuls quelques auteurs sont entrés de leurs vivants : André Gide, Paul Claudel, Eugène Ionesco, Nathalie Sarraute, Claude Lévi-Strauss… Entre ces deux dates, la carrière française de Kundera semble ponctuée par une succession de signes amicaux et d’attentions réciproques : comme cet accueil chaleureux que lui offrit la France, en 1975, après son exil en Tchécoslovaquie ; ou inversement ce choix qu’il fit d’adopter la nationalité française en 1981 ; et plus récemment celui d’écrire en français – plus qu’un choix, un symbole dans le contexte d’anglicisation générale. On pourrait multiplier les exemples. A condition de ne pas oublier cette histoire, comme toutes les histoires d’amour, s’appuie sur la complicité mais aussi sur la différence, le décalage, l’incompréhension parfois : tout ce qui fait que Kundera nous a séduits en élargissant notre horizon vers des domaines encore méconnus.
La première de ces provocations venues bousculer nos certitudes françaises, tient dans son regard sur la « modernité ». Notre pays de grande culture, mais quelque peu ethnocentrique, a longtemps cru que l’art du XXe siècle s’était tout entier inventé à Paris : la peinture avec Matisse et Picasso,la musique avec Debussy et Stravinsky, la littérature avec Proust ou Apollinaire. Vue d’ici, la vie artistique d’Europe centrale ne représentait qu’une banlieue de l’histoire, où seule Vienne occupait une place relativement importante. Par le biais du roman, Kundera a soudain changé la perspective en nous révélant cette « autre Europe » comme un pôle essentiel de l’esprit moderne. Plutôt que de l’expliquer un peu lourdement, il a choisi de nous le raconter en faisant de Kafka, Musil, Jancek ou Schönberg des personnages récurrents de son œuvre. Dans le sillage de ses aînés, il a incarné lui-même, à travers ses livres, cette modernité « antimoderne » qui jette un regard sceptique, ironique, cruel sur le monde contemporain ; un modernisme qui ne se grise pas d’illusions progressistes, mais qui prend à rebours l’idéologie du progrès.
Plus optimistes sans doute, les avant-gardes françaises – celle du nouveau roman, de la musique sérielle, de la nouvelle vague – ont longtemps cru que la révolution du langage allait de pair avec la marche vers un avenir radieux. Venu d’un pays qui a fait plusieurs fois l’expérience du totalitarisme, Kundera a grandi à l’école du scepticisme, maniant l’humour par goût personnel, mais aussi par expérience de la complexité des choses. La notion de paradoxe caractérise d’ailleurs le situations et les intrigues de ses premiers récits : Risibles amours (1970), La vie est ailleurs (1973), La Valse aux adieux (1976)… Pour autant, cette fameuse « dissidence » à laquelle l’Occident aura voulu parfois le réduire reste celle d’un homme du printemps de Prague. Loin d’adhérer béatement aux valeurs capitalistes, ses écrits d’après l’exil n’ont rien perdu de leur sens critique pour évoquer le monde où nous vivons : l’horreur du bruit, de la vitesse, de l’image, dans une Europe sacrifiée par la mondialisation.
Des vérités cachées
Cette vision du monde, jusque dans la cruauté, conserve pourtant toujours quelque chose de ludique. Car les développements « théoriques », si importants dans le style de Kundera, ne constituent jamais une thèse illustrée par des histoires. Au contraire, ils semblent sortir de la réalité : comme si les situations, les personnages, les détails cocasses du réel conduisaient à la réflexion, et que l’auteur était l’accoucheur de vérités cachées, diffuses, omniprésentes. De ce point de vue encore, son œuvre se situe aux antipodes d’un certain goût littéraire français, épris de formulations sophistiquées. Loin de fuir l’apparente banalité des choses, il s’applique à la creuser. Qu’il nous parle d’amour ou de politique, il cherche toujours à saisir la réalité concrète, dépouillée de ses oripeaux idéologiques ou sentimentaux. Ainsi nous invite-t-il à méditer sur la beauté de « la lenteur », ou l’abîme de « l’ignorance ».
Ce décalage de Milan Kundera avec le monde des lettres français tient peut-être, aussi, dans son scepticisme devant la notion de « littérature ». Sous l’influence des chefs-d’œuvre de Proust et de Céline, la quête d’une écriture raffinée, poétique, originale, a fini par obséder les romanciers eux-mêmes. L’avant-garde a systématisé cette passion de l’écriture, à tel point que chaque raconteur d’histoire semble surtout occupé à s’inventer une langue personnelle. Loin de ce parti pris, Kundera nous rappelle que la création romanesque est faite de mots, mais aussi d’histoires, de personnages, de décors, d’idées, et que la matière du roman est l’existence plutôt que la langue elle-même. Il attache également beaucoup d’importance à l’architecture de chaque livre. De là, sans doute, son goût pour le « sommaire » qui figure au début de ses grands romans, l’Insoutenable légèreté de l’être (1984) ou l’Immortalité (1990), comme pour attirer notre attention. Et voilà précisément ce qui frappe à la lecture de ses livres, et qui manque souvent aux romans français si joliment écrits : cet art de développer les lignes, de les faire évoluer, se croiser, se rejoindre. Ce génie du contrepoint éclate également dans ses essais qui épousent la même construction que ses fictions : comme si les idées, les thèmes de la réflexion constituaient autant de personnages agencés dans une intrigue.
Pour Kundera, le roman n’est donc pas un genre littéraire mais un art à part entière, cousin de la musique ou de la peinture. Rien ne l’intéresse autant que ce trait d’union qui relie la création artistique, dans son ensemble, à la condition humaine et à ses mystères. Loin des « gens-de-lettres » si typiquement français, qui ne semblent voir dans la réalité qu’un prétexte à la belle écriture, il voit dans l’écriture un moyen de réinventer le monde, de comprendre ce qui l’entoure et de saisir l’indicible. Et voilà pourquoi il s’élève aussi, parfois, contre cette autre idée française selon laquelle la bonne littérature serait par essence intraduisible, quand l’histoire nous apprend exactement le contraire. Car la force universelle de Balzac ou d’un Dostoïevski demeure intacte d’une langue à l’autre. Quand bien même nous perdons le détail musical de la phrase, l’art du grand écrivain se situe ailleurs : dans cette faculté de création d’un monde qui n’est pas celui des mots, mais un prolongement du monde vivant.
Sérieux et obstiné dans ses réflexions, Kundera reste pourtant, d’abord, un artiste désireux d’enchanter, de troubler, de surprendre. Ayant le bonheur de reconnaître et d’aborder parfois avec lui des questions « techniques », j’ai souvent remarqué certains points qui lui sont chers (ne rien écrire de trop, ne jamais hésiter à biffer, supprimer tout ce qui brise le rythme), mais aussi son plaisir chaque fois qu’une histoire fait preuve de liberté, de fantaisie, de gratuité, d’imagination, tout ce qui porte le récit au-delà de lui-même. Et voilà, peut-être, ce que j’aime plus que tout, moi aussi, dans les écrits de Kundera : ces glissements du réel à l’irréel, cet instinct surréaliste auquel il redonne vie dans le roman,par exemple dans la superbe et poignante partie finale du Livre du rire et de l’oubli (1978), ou, sur un mode plus léger, dans le dialogue entre les siècles qui rythme la Lenteur (1995).
Quelques malentendus
Par toute cette singularité, souvent éloignée des habitudes parisiennes, Kundera a enchanté les lecteurs du monde entier. Il est aujourd’hui, comme Beckett en son temps, l’auteur « français » le plus lu et le plus admiré dans le monde. Il a suscité aussi certains malentendus : quand on a voulu le classer indéfiniment dans la case du dissident ; ou quand il a commencé à écrire en français. Car, à ce moment, une partie du monde littéraire, tout à son dogme de la « prééminence de l’écriture », a voulu parfois le regarder de haut, comme s’il ne possédait pas suffisamment sa langue d’adoption et franchissait les limites d’une propriété privée. On serait pourtant en peine de différencier son « style tchèque » de son « style français », tous deux portés vers la précision et la limpidité. Dans ses trois romans français (la Lenteur, l’Identité, l’Ignorance), comme dans ses deux derniers essais littéraires (le Rideau, Une rencontre), Kundera a continué à nous dire exactement ce qu’il voulait nous dire : l’art, le roman, nous permettent d’appréhender, par fragments lumineux, le mystère de l’existence ; et ce mystère recouvre une forme de beauté, de rire, de plaisir et de mélancolie qui donne un peu de relief à l’absurdité de notre condition.
|
Posted in Actualités Littéraire |
Devenez fan de ce Blog :