Parures triomphales : le manierisme dans dans l’art de l’armure italienne de Godoy (Editions Cinq Continents, 2003)
mai 8th, 2011 by passionlivresL’art de l’armure atteint au XVIe siècle des sommets de perfection jamais égalés. Dans les premières décennies, les armuriers mettent l’accent sur la haute qualité du forgeage de l’acier, une esthétique basée sur le poli du métal dépourvu de décor et une grande pureté de lignes dans chacune des pièces de l’armure. Certaines de ces armures présentent néanmoins au pourtour et dans quelques champs privilégiés de riches gravures à l’eau-forte : rinceaux, médaillons, ainsi que sujets guerriers et religieux. Puis, après 1530, sous l’influence de l’éveil du goût de la Renaissance pour l’étude de l’Antiquité classique, les armuriers créent, en parallèle aux armures de guerre, de superbes armures de parade d’inspiration classicisante. Ces armures sont de deux sortes : à l’antique et à la romaine. Les premières suivent assez librement les modèles anciens et se limitent à présenter ici et là des connotations antiquisantes associées à des motifs fabuleux. Les secondes essaient de ressembler aux armures anatomiques gréco-romaines connues par l’iconographie impériale. Ces deux modèles d’armures, toujours de la main des plus grands armuriers, ont été créés essentiellement pour l’élite politique et militaire de l’époque. En effet, ces armures richement travaillées en repoussé, puis ciselées, dorées, argentées, bleuies, noircies et enfin gravées, et/ou profusément damasquinées d’or et d’argent, sont d’un coût extraordinaire. La plupart des oeuvres de cette période (vers 1530-1550) parvenues jusqu’à nous sont anonymes. Cependant, grâce à quelques chefs-d’oeuvre réalisés pour l’empereur Charles Quint, qui, eux, sont signés et datés, il est possible de connaître le travail remarquable du milanais Filippo Negroli et de ses frères Giovan Battista, Francesco et Alessandro. La dernière oeuvre attestée de ceux-ci est la bourguignotte D 30 de la Real Armería de Madrid, datée de 1545, qui montre à l’évidence l’inspiration classique de son décor et la virtuosité technique de l’atelier des Negroli. Les quatre frères Negroli vivent respectivement jusqu’en 1579, 1591, 1600 et 1573 et continuent à travailler, mais, curieusement, jusqu’à présent, aucune autre pièce n’a pu être rattachée à leur production, si ce n’est une armure réalisée par Francesco Negroli pour Charles Quint vers 1550-1553. Une des raisons de la difficulté d’identifier d’autres oeuvres des Negroli pourrait être le fait d’un changement stylistique dans le milieu armurier milanais sous l’influence du Maniérisme. Ce mouvement artistique semble - d’après les armures ou pièces d’armures qui nous sont parvenues - s’être implanté dans l’art des armuriers vers le milieu du siècle. De ce fait, les compositions en relief, généralement sobres, qui rehaussaient autrefois certaines parties de l’armure (casque, encolures du plastron et de la dossière, épaulières, cubitières et genouillères) vont, d’une part, devenir de plus en plus riches et complexes, jusqu’à former de véritables petits tableaux historiés dont les sujets sont tirés de la mythologie, de l’histoire antique ou de la Bible. Cela entraîne l’introduction dans l’armure de luxe de compositions à petites figures, au détriment de celles plus grandes jusqu’alors en vigueur. D’autre part, les divers motifs décoratifs inspirés du monde animal, végétal ou fabuleux vont proliférer, gagnant le reste de l’armure. Cette profusion ornementale, maîtrisée par des maîtres armuriers capables de réaliser dans l’acier ce que les orfèvres accomplissent dans des métaux beaucoup plus malléables, fait de la seconde moitié du XVI e siècle milanais un moment privilégié de l’histoire de l’art.
Ces talentueux armuriers travaillent souvent d’après leurs propres compositions, mais ils s’inspirent aussi de l’art antique, des peintures de leur époque et surtout des gravures - largement diffusées - des disciples de Raphaël et de Jules Romain. Les emprunts à des oeuvres graphiques qui sont parfois antérieures de plusieurs décennies sont généralement difficiles à déceler. En effet, les armuriers, comme tant d’autres artistes maniéristes, ne se limitent pas à copier servilement leurs modèles, mais les travaillent au contraire avec raffinement et fantaisie, mêlant et inversant des figures provenant de sources diverses, de façon à élaborer de nouvelles compositions cohé-rentes et harmonieuses.
L’ouvrage se compose d’un essai storico-artistique de José Godoy, qui affronte les thèmes cités dans la description en parallèle. Suit un important essai historique de Silvio Leydi sur les armuriers milanais : organisation des ateliers, pratiques commerciales, contrebande d’armes, etc… D’autre part, ce volume présente pour la première fois un regeste biographique de toutes les familles d’armuriers milanais, suivi des arbres généalogiques des familles les plus importantes. Des annexes importantes présentent une centaine de documents inédits. En outre, 300 pages d’illustrations permettent d’apprécier les splendides armures exposées au Musée Rath du 19 mars au 20 juillet 2003, accompagnées de notices détaillées de José Godoy.
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