Après avoir annoncé le déclin de l’Empire américain, le politologue s’inquiète, dans « Après la démocratie », de l’ethnicisation de la politique.
Le style est moins affirmatif, mais la colère est toujours là. Venant du contempteur de « l’illusion économique » (1998) et du prophète de la décomposition du système américain, cela n’a rien de surprenant. Après la démocratie, le dernier livre d’Emmanuel Todd, s’inscrit dans la veine de ses précédents ouvrages. Dans Après l’empire (2002), il annonçait la fin de l’empire américain et anticipait la crise financière de cet automne ; aujourd’hui, il s’inquiète de l’ethnicisation de la politique et craint la suppression du suffrage universel. Il a, certes, renoncé à « prédire » la possible disparition de la démocratie, non à envisager une telle issue. L’essayiste n’a pas jeté les armes, le chercheur les a seulement affûtées. Car, depuis qu’il est entré dans l’arène médiatique, celui que l’on présente comme l’inventeur de l’expression « fracture sociale », alors qu’il fut simplement l’auteur en 1994, d’une note sur le malaise politique français pour la défunte Fondation Saint-Simon, n’a de cesse de s’adonner à des exercices de décomposition qui font frémir les adeptes du libre-échange et se moquer les modernes libertaires. Todd est leur mauvaise conscience, il est leur repoussoir, mais ce serait mal le lire, est le caricaturer, que d’en faire une simple enseigne à la gloire de la nation, de la République et du protectionnisme européen. L’auteur de l’Enfance du monde (1983), petit-fils de l’écrivain Paul Nizan et fils du journaliste Olivier Todd, est à la fois plus astucieux et plus obstiné qu’il y paraît. Sa propension à diagnostiquer le pire, à se plaindre de la désintégration des partis politiques, déplorer la régression culturelle, la stagnation éducative, la dépression collective, le détournement des valeurs égalitaristes, la montée en puissance du racisme culturel, n’a d’égal que son désir de les enrayer. Todd, sûr de lui, il est prudent ; de catégorique qu’il était au temps du traité constitutionnel européen, il est devenu plus sagace et dubitatif. Son national-républicanisme s’est estompé, son désir de ferrailler avec les représentants du pessimisme culturel s’est aiguisé. Il ne pardonne pas à Alain Finkielkraut d’avoir employé l’expression « pogrom antirépublicain », d’être devenu, comme il le dit, « le penseur de droite de la période ». Il ne souffre pas que le parolier du président, Henri Guaino, place la confusion entre le verbe et l’action. Il n’apprécie pas que sa génération se résigne à admettre les inégalités. Il se refuse cependant à considérer son époque comme un champ de ruines. Il vante à l’envi l’ouverture mentale de la jeunesse. Et s’il brasse les mêmes thèmes et agite les mêmes chiffons, c’est pour mieux faire valoir l’ampleur des transformations qui se sont produites en France depuis quarante ans, tout en voulant croire à la permanence d’un égalitarisme français. Todd, à la vérité, se trouve au milieu du gué. Le moment Sarkozy a ouvert à ses yeux une nouvelle époque de l’histoire de la France. La crise financière entérine ses analyses. Il déclarait en 2002 que l’Amérique ne tiendrait pas le coup, il vérifie maintenant que notre société est à la croisée des chemins. Le pire n’est pas toujours sûr, mais les risques d’une « ethnicisation » de la politique sont réels. La tentation de substituer au conflit de classes la lutte des races existe. « La démocratie française ne serait-elle pas en train de se ressourcer dans une affirmation identitaire ? » se demande l’auteur. L’indignation générale après les sifflets contre la Marseillaise au Stade de France ne doit pas faire oublier, selon Todd, que l’examen statistique des personne arrêtées, lors du soulèvement des banlieues, prouve qu’il s’est agi d’ « une révolte sociale et générationnelle plutôt qu’ethnique, raciale ou religieuse. Dans le Nord, une majorité des jeunes appréhendés n’étaient nullement d’origine maghrébine ou africaine » souligne-t-il.
Société en crise
C’est une « France gagnée par la peur qui a transformé le ministre de l’Intérieur pyromane de 2005 en président identitaire en 2007 », souligne l’auteur, qui se sert de Sarkozy comme d’un guide dans l’examen du mal français. « Note société est en crise, elle est menacée de tourner mal… » écrit-il. D’ailleurs, c’est la démocratie elle-même qui est menacée. Appauvrissement, violence, régression culturelle : cela forme un tout. Mais il faut se déprendre de l’explication par les causes. Si les raisons de la fragmentation de la société, de la stagnation éducative, ne sont pas redevables à l’âge de la télévision (il s’achève !), à l’effritement de la structure familiale, au niveau qui baisserait, il faut savoir attendre. Bien sûr, par exemple, « tous les indicateurs concernant les niveaux éducatifs plus élevés montrent dans les années 1990-1995, après des décennies de hausse, une sorte de plateau », mais il est trop tôt pour se prononcer sur les accélérations et les blocages de la société française. Nous ne savons pas encore si la stagnation actuelle représente une pause. Todd ayant déjà donné dans la dénonciation de la pensée unique, il ne pouvait renouveler l’exploit de s’expliquer sur son protectionnisme et son keynésianisme sans ajouter de la complication à sa profession de foi. Cette nouvelle époque qu’il prétend embrasser, il fallait qu’il la hume et l’analyse. Il prend du plaisir à décliner ses parfums. L’incohérence intellectuelle se mélange à la médiocrité, l’agressivité avec l’amour de l’argent, l’instabilité affective avec le chambardement familial. Un grand vide dont l’auteur entend tirer profit.Constatant avec amertume la trahison par le PS des valeurs de la gauche, la désertion des gaullistes, la crise du communisme, il met sur le compte de l’abandon de la foi l’origine de notre malaise actuel. La crise terminale du catholicisme rythme à ses yeux depuis les années 70 les mutations politiques. Une carte démographique dans une main, une carte électorale dans l’autre, Todd entérine l’idée que les citoyens « agissent de plus en plus en individus non régulés par des croyances solides ». C’est donc à partir de cet athéisme difficile, de cette absence de croyances collectives, qu’il entreprend de comprendre le ralentissement des évolutions idéologiques. Celui-ci ne doit pas nous aveugler. Il est le résultat d’une « adaptation passive » à la réalité, d’une panne de l’ascenseur générationnel et social. L’avènement d’une classe culturelle éduquée « a créé les conditions objectives d’une fragmentation de la société et provoquée la diffusion d’une sensibilité inégalitaire d’un genre nouveau », écrit Todd. Les éduqués supérieurs vivent entre eux et les ouvriers se replient sur leur monde privé. Pour combien de temps ?
Processus réversible
Il est trop tôt pour dire si ce processus d’involution est fatal. Le ralentissement des cycles générationnels n’est pas irréversible. « Le triomphe bouffon de l’égalitarisme », façon Sarkozy, s’amuse Todd, n’est pas inébranlable. La tendance oligarchique qui coupe les classes supérieures du reste de la société peut s’inverser. Ici, le chercheur cède la place à l’intellectuel engagé. Il demeure en France, selon lui, une « prédominance des mœurs et des doctrines ».Etrange leçon ? L’héritage vaincra. Nous avons perdu la sécurité métaphysique, il nous reste la sécurité historique. Un système de mœurs égalitaire existe en France au-delà de la famille, dit Todd. Tant mieux. Cette trouvaille est une intuition. Le petit-fils de Paul et Henriette Nizan n’exclut pas qu’elle se transmue en conviction. Il ne veut pas que ses enfants s’habituent à vivre « après la démocratie »…