Perret bien-aimé, mais mal vu…

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L’auteur de « Lily » et du « Zizi » a longtemps subi l’ostracisme de
la France bien-pensante et a souffert de la comparaison avec Brassens.
 

Pierre Perret chante souvent la bagatelle. On a donc pris souvent pour de la bagatelle son répertoire, alors que l’auteur de
la Cage aux oiseaux se vit souvent fermer la porte des médias. Car, paradoxalement, quand il chante le sexe, les zygomatiques fonctionnent et tout le monde s’ébaudit ; quand il chante l’enfance ou l’innocence, on s’indigne. Si Pierrot enregistre la suite de son anthologie de chansons paillardes, dont le premier volume fut double Disque d’or sans passage radio, cet amoureux du répertoire publie aussi la suite de ses Mémoires, A capella, qui retrace ses premiers pas sur scène jusqu’à son triomphe à l’Olympia. 

Sa carrière commence sous les meilleurs auspices. Un passage sur scène, une rencontre, un contrat. « Je suis le seul artiste français à être devenu chanteur en moins de vingt-quatre heures », s’amuse-t-il encore aujourd’hui. Mais les vingt-quatre années suivantes n’ont pas toujours été faciles : un poumon qui s’effiloche et le cœur brisé, il part en sanatorium où il découvre des femmes brûlantes de fièvre et de désir sous l’effet d’un médicament aux effets secondaires insoupçonnés. Il s’en sort, revient et remonte sur scène. Dans son livre, on croise Barbara, Brel, Ferrat, Aznavour et, bien sûr, Brassens qui le poussa à monter sur scène mais qui ne fit rien pour l’y laisser. Pierre Perret souffrit d’ailleurs autant des comparaisons pas toujours élogieuses de la presse avec Brassens que du silence de son mentor quand les premiers succès arrivèrent. 

Car le public redemanda Tord-boyaux en 1963. Tandis que la presse se pinçait le nez, préférant des titres plus consommables, les réticences des radios s’accentuèrent avec les Jolies Colonies de vacances. En 1969, cette pochade fit scandale et provoqua même l’intervention indignée de la première dame de France, tante Yvonne, pour faire interdire cette chanson qui troublait l’ordre familiale. Une chaîne de télévision lui demanda même d’oublier un vers trop salace à son goût pour ne pas choquer le téléspectateur. Perret oublia plutôt cette recommandation, ce qui lui valut six mois d’interdiction de télé. Et Perret, trouvant la sanction bien douce, ajouta spontanément un semestre de plus pour faire bonne mesure. 

Des écoles à son nom 

Dix ans plus tard, il compose le Zizi, chanson collégienne et collégiale qui siffla le début de la libéralisation des mœurs. Si une chanson donne l’air du temps, le Zizi fut l’hymne audacieux de cette fin des années 70, car, curieusement, cette chanson ne fut jamais l’objet ni de censure ni d’aucune sorte de protestations vertueuses. Perret attendra 1977 avec la création de Lily pour retrouver les plaisirs insidieux d’une censure qui oublie de se présenter avant d’entrer. « Je me suis longtemps battu pour imposer Lily, raconte-t-il, parce que les radios ne voulaient pas la passer de peur de heurter les susceptibilités ». De même, en 1979, lorsqu’il évoqua, dans A cause du gosse, sur un ton décalé et léger, des couples qui restent ensembles pour les enfants, les standards des radios explosèrent d’appels indignés… de ces mêmes familles qui se déchiraient sous les yeux de leurs enfants. La chanson disparut des ondes. Mais Perret avait visé juste. Cet ami de Paul Léautaud ne renie aucune de ses chansons : « Ce n’est pas plus facile d’écrire Lily que le Zizi. » Deux de ses chansons que l’on retrouve parfois dans les cours d’écoles… dont certaines portent désormais son nom. 

A cappela, de Pierre Perret, Le Cherche-midi, 375 pages, 22 €

La beauté du monde - Michel Le Bris (Grasset, 679 pages, 21,90 €)

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Pourquoi Michel Le Bris a-t-il retracé l’odyssée d’Osa Johnson, qui servit de modèle à l’héroïne de King Kong ? Par emballement, compréhensible, pour l’histoire extraordinaire d’un couple intrépide d’explorateurs américains, Osa (1894-1953) et Martin Johnson (1884-1937), partis dans les années 20 à la découverte d’un Kenya largement inconnu, alors sous coupe anglaise.Après une première expédition dans la jungle de Bornéo avec la jeune Osa, fraîchement épousée et tout juste sortie de son Kansas natal,  Martin revient à New York, le New York des roaring twenties, de la prohibition, du jazz et des ”flappers”, ces jeunes branchées qui, dans le sillage de Zelda Fiztgerald, osent tout, en jupes courtes et coiffure “à la garçonne”, pour défier l’ennui. Tandis qu’Osa découvre Harlem où s’invente une nouvelle musique, Martin, lui, tente de convaincre des producteurs de financer sa prochaine expédition.

L’explorateur trouvera l’argent et partira vers cette Afrique rêvée pour en ramener des images inédites et inouïes. L’Afrique de tous les dangers : “Parce qu’un lion chassé à pied, il vous charge à partir de trente mètres. Trente mètres ! Ca vous laisse deux secondes pour tirer. Trois au maximum, s’il est un peu mollasson.” L’Afrique des matins du monde, paysages splendides, gazelles, félins, girafes, éléphants, rhinocéros s’abreuvant aux mêmes lacs… L’Afrique aussi de la colonisation anglaise, des premières révoltes, des revendications oubliées. Qui sait encore, hormis Michel Le Bris, que des Indiens réclamaient aux Anglais le Kenya comme terre de peuplement ?

En se glissant dans la peau de Winnie, écrivaine débutante chargée de retracer la vie d’Osa, Michel Le Bris, qui aime l’air du grand large (lui qui créa le festival Etonnants voyageurs à Saint-Malo) nous offre un rebondissant roman d’aventure, qui fut aussi une histoire vraie.

La Crise Globale - Jean-Michel Quatrepoint (Ed. Mille et Une Nuits, 300 pages, 17 €)

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Comment est née l’actuelle crise économique ? Tentative de réponse dans l’excellent livre de Jean-Michel Quatrepoint«La boucle est bouclée. Un cycle trentenaire s’achève. George W.Bush a ramené l’Amérique à la case départ, juste avant l’élection de Ronald Reagan», écrit Jean-Michel Quatrepoint à la fin de son livre, “La crise globale”, qui raconte comment le libéralisme, ré-inventé et ré-imposé au début des années 80,  a débouché sur la crise actuelle.Le récit de Quatrepoint, qu’il faut lire absolument pour comprendre comment on en est arrivé là, commence en effet en ce début des années 80 quand les Etats-Unis et le Royaume-Uni décident de mettre à bas les structures mises en place après la crise de 29 pour faire repartir les économies en pleine dépression.

Sécurité sociale, retraites, fiscalité, régulations, droit du travail sont systématiquement mis à bas par les idéologues du libéralisme arrivés au pouvoir dans un monde économique déstabilisé par les tensions permanentes sur les marchés des changes depuis 1971. La potion semble fonctionner malgré son coût social (hausse des inégalités) et grâce à l’endettement : les économies de ces deux pays sont en croissance.

Avec une plume de journaliste, l’ancien rédacteur du Monde, passé par les directions du Nouvel Economiste et l’Agefi, raconte le triomphe de la mondialisation libérale,  passant en virtuose pédagogue d’un continent à un autre, sautant d’une économie en plein boom à une autre victime de changements qu’elle n’a su voir venir. Il décrit comment le libéralisme -défendu par les “élites”- a su imposer ses points de vue, même quand les peuples ne semblaient pas en vouloir, comme ce fut le cas en Europe à plusieurs reprises.

A la façon d’un Krugman –le nouveau prix nobel d’économie – il détaille les déséquilibres fondamentaux qui minent une croissance moins stable qu’il ne paraît. L’auteur est certes journaliste mais il maîtrise son sujet. Les chiffres dont il parsème son récit éclaire sa démonstration : « En France, de 1973 à 1993, le PNB a progressé de 80% et le chômage est passé de 420.000 à 5,1 millions de personnes » ou encore lorsqu’il évoque le poids des dettes dans l’économie américaine 200 à 300 milliards de dettes de LBO ; encours de cartes de crédit de 950 milliards de dollars, total des mortgages 11.000 milliards de dollars…

Il termine en dénonçant un système qui a  prospéré en accroissant de façon malsaine et insupportable les inégalités, en rappelant que pendant les 30 glorieuses (avant 1975) l’échelle des revenus ne dépassait pas 40 et pourtant la croissance était plus forte qu’aujourd’hui.

Au fil des pages, l’auteur dresse un portrait assez sombre de la situation et il termine sur cette phrase: ”La dernière fois que l’on a paupérisé massivement les classes moyennes, c ‘était dans l’Allemagne des années vingt !“.

Prouesse stylistique, “Zone” déroule les atrocités du XXème siècle en une phrase et cinq cents pages

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“Zone” Mathias Enard (Actes Sud,22,80 euros, 520 pages)

Totalement bluffant, ce roman (le quatrième de l’auteur) est un enchaînement de pensées qui se bousculent dans la tête d’un voyageur du train Milan-Rome, dont la mallette et la mémoire recèlent de lourds secrets.

Qui est ce voyageur ? Un agent secret décidé à changer de vie après quinze ans passés au renseignement dans une zone couvrant l’ Algérie et Proche-Orient. C’est aussi un ancien soldat : un Français qui s’était engagé, au début de la guerre de Yougoslavie, aux côtés des indépendantistes croates, souvent nostalgiques des Oustachis, ces fascistes alliés à Hitler qui gouvernèrent la Croatie pendant la Seconde guerre mondiale (”même les nazis étaient horrifiés des méthodes oustachis“, se souvient le narrateur).

Ce qui a poussé Francis, le narrateur, à combattre les “Tchetniks” (nationalistes serbes) du côté croate ? On ne le saura que par bribes : la mère de Francis, née en Croatie, a fui la Yougoslavie abhorrée de Tito. Le meilleur ami du narrateur, Yvan Deroy, qui finira paranoïaque et interné, adulait Bardèche et Brasillach. Et puis, suggéré sans être souligné, le goût des armes, de la violence, de la chaude camaraderie masculine (”quel dommage qu’on soit pas pédé…”).

De digression en digresssion, de massacre en génocide, de rafles en déportations, le narrateur (qui ôtera dès son arrivée à Rome sa trop lourde défroque d’agents de renseignements ayant trempé dans toutes les guerres sales et non-dites de l’Occident) évoque les convulsions du XXème siècle en Europe, et alentour : la guerre de 14-18  (déclenchée, qui s’en souvient encore ? par un nationaliste serbe de la Main Noire, le tuberculeux Gavrilo Princip), la deuxième guerre mondiale et son cortège d’horreurs, les guerres au  Proche-Orient, la Yougoslavie déchirée.

Seule interruption dans le flot de pensées du narrateur, la lecture d’un roman qui se passe en pleine guerre du Liban, en 1982. Un roman qui se distingue facilement du reste du récit puisqu’il est, lui, ponctué classiquement. L’héroïne de ce roman dans le roman, la Palestinienne Intissar, perdra l’homme qu’elle aime dans la défaite des Palestiniens, chassés du Liban par l’armée israélienne. Et le narrateur, à cette lecture, se remémore ses amours. Avec la douce Marianne, qui l’abandonna à Venise. Avec l’efficace Stéphanie, sa belle collègue, qu’il a tant déçu. Et avec Sashka la Russe aux yeux clairs qu’il compte rejoindre à Rome. Dans ce train d’enfer, encore un verre au bar pour se souvenir, encore un verre au bar pour oublier. Boulevard Mortier (siège des services de renseignements français), “un profil psychologique” ne définissait-il pas le narrateur comme “tendant vers l’alcool et la dépression” ?

Ce qui stupéfie dans ce livre horrible et sublime, c’est l’usage d’une langue magnifique, d’une érudition hors du commun, d’un savoir minutieux pour narrer les pires atrocités du siècle, jusque dans des détails peu connus ou oubliés (sur le génocide arménien ou sur la déportation des Juifs de Rhodes ou de Salonique vers les camps d’extermination). “Zone” retrace l’inéluctable dérive d’un individu qui avait cru trouver son salut dans les guerres de l’ombre ou de terrain et n’y trouvera que sa perte. Comme l’Iliade -référence omniprésente, “Zone”, porté par un souffle puissant, compte vingt-quatre chants. Mais les dieux -favorables ou hostiles - ont déserté le combat. Les crucifix ne servent plus qu’à achever les croyants, et le ciel est vide. Clin d’oeil à l’Apollinaire trépané de la guerre de 14-18, immense poème en prose du IIIème millénaire, ”Zone” est un grand traité de désespoir. Une dernière lecture avant la fin du monde ?

“Le soldat et le gramophone” : drôle et terrifiant

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Le soldat et le gramophone Sasa Stanisic (Stock, 376 pages, 21,50 €)

Premier roman magistral, “Le soldat et le gramophone” est le récit de la guerre yougoslave, vue par les yeux d’un enfantAleksandar, le narrateur, a vu voler en éclats la Yougoslavie de ses premières années. Celle, mythifiée, de Tito, telle qu’elle était racontée par son grand-père, un fidèle du parti. 

Celle, réelle, de familles réunies autour d’une immense table, le plus souvent insoucieuses de l’origine serbe des uns ou bosniaque des autres.Le roman (qui paraît le 20 août) s’ouvre sur une scène digne de Kusturica, l’inauguration en grande pompe de toilettes neuves chez les grands-parent sur fond de banquet, rire, musique et repas à n’en plus finir. “Il y a  soudain du börek, de la pita aux pommes de terre, de la pita aux orties, de la pita au potiron, du gâteau aux noix… il n’y a pas d’ordre, les plats ne se suivent pas, sans arrêt, quelqu’un dit qu’il ne peut plus rien avaler, pas même une bouchée…” Fête et musique sont brutalement interrompues par un des convives,  qui brandit son pistolet face au trompettiste et hurle : “Chantez les exploits de nos rois et de nos héros, nos batailles et la Grande Serbie !”…”Je ne laisserai pas plus longtemps des Bohémiens me servir des chants oustachis et des gigots turcs”…La colère annonce d’autres orages. Et des questions alors inconnues : “Ver de terre m’avait demandé : T’es quoi en fait toi ?” Serbe, bosniaque, croate ?

L’enfant narrateur, qui se croyait jusque là yougoslave, se découvre à moitié bosniaque : “Dans la rue, un garçon m’a traité de bâtard. Il prétend que ma mère a empoisonné mon sang serbe”. Par chance, face aux soldats serbes, il apprend aussi qu’il porte “un nom parfait” (Aleksandar). Contrairement à ceux qui ont été emmenés “parce qu’ils n’avaient pas le nom qu’il faut” - ils s’appelaient Aziz, Husein ou Fadil. Avec sa famille, l’enfant fuit la guerre en Allemagne : “Quand on me demande d’où je viens, je dis que c’est une question compliquée parce que je viens d’un pays qui n’existe plus à l’endroit où j’ai vécu.”

C’est en Allemagne qu’il va vivre son adolescence. Tenter de savoir si Asina, l’enfant blonde bosniaque cachée avec lui lors de l’arrivée des troupes serbes, a survécu. Et se souvenir d’une enfance heureuse, à pêcher le silure sur les bords de la Drina et à brandir la badine taillée par grand-père Slavko pour en faire une baguette magique. “En portant le chapeau et en brandissant ta baguette, tu seras le plus puissant magicien du possible et de l’impossible dans l’ensemble des Etats non-alignés,” lui avait-il dit.  Magnifique premier roman, écrit en allemand, langue de l’exil, ”Le soldat et le gramophone” mêle aux horreurs de la guerre les enchantements de l’enfance. Dans une Europe en construction et en déconstruction, Sasa Stanisic, tout juste trentenaire (il est né en 1978),  promet d’être, en littérature, ”un puissant magicien du possible et de l’impossible”.  

Emmanuel Todd, l’optimiste malgré lui

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Après avoir annoncé le déclin de l’Empire américain, le politologue s’inquiète, dans « Après la démocratie », de l’ethnicisation de la politique. 

Le style est moins affirmatif, mais la colère est toujours là. Venant du contempteur de « l’illusion économique » (1998) et du prophète de la décomposition du système américain, cela n’a rien de surprenant. Après la démocratie, le dernier livre d’Emmanuel Todd, s’inscrit dans la veine de ses précédents ouvrages. Dans Après l’empire (2002), il annonçait la fin de l’empire américain et anticipait la crise financière de cet automne ; aujourd’hui, il s’inquiète de l’ethnicisation de la politique et craint la suppression du suffrage universel. Il a, certes, renoncé à « prédire » la possible disparition de la démocratie, non à envisager une telle issue. L’essayiste n’a pas jeté les armes, le chercheur les a seulement affûtées. Car, depuis qu’il est entré dans l’arène médiatique, celui que l’on présente comme l’inventeur de l’expression « fracture sociale », alors qu’il fut simplement l’auteur en 1994, d’une note sur le malaise politique français pour la défunte Fondation Saint-Simon, n’a de cesse de s’adonner à des exercices de décomposition qui font frémir les adeptes du libre-échange et se moquer les modernes libertaires. Todd est leur mauvaise conscience, il est leur repoussoir, mais ce serait mal le lire, est le caricaturer, que d’en faire une simple enseigne à la gloire de la nation, de la République et du protectionnisme européen. L’auteur de l’Enfance du monde (1983), petit-fils de l’écrivain Paul Nizan et fils du journaliste Olivier Todd, est à la fois plus astucieux et plus obstiné qu’il y paraît. Sa propension à diagnostiquer le pire, à se plaindre de la désintégration des partis politiques, déplorer la régression culturelle, la stagnation éducative, la dépression collective, le détournement des valeurs égalitaristes, la montée en puissance du racisme culturel, n’a d’égal que son désir de les enrayer. Todd, sûr de lui, il est prudent ; de catégorique qu’il était au temps du traité constitutionnel européen, il est devenu plus sagace et dubitatif. Son national-républicanisme s’est estompé, son désir de ferrailler avec les représentants du pessimisme culturel s’est aiguisé. Il ne pardonne pas à Alain Finkielkraut d’avoir employé l’expression « pogrom antirépublicain », d’être devenu, comme il le dit, « le penseur de droite de la période ». Il ne souffre pas que le parolier du président, Henri Guaino, place la confusion entre le verbe et l’action. Il n’apprécie pas que sa génération se résigne à admettre les inégalités. Il se refuse cependant à considérer son époque comme un champ de ruines. Il vante à l’envi l’ouverture mentale de la jeunesse. Et s’il brasse les mêmes thèmes et agite les mêmes chiffons, c’est pour mieux faire valoir l’ampleur des transformations qui se sont produites en France depuis quarante ans, tout en voulant croire à la permanence d’un égalitarisme français. Todd, à la vérité, se trouve au milieu du gué. Le moment Sarkozy a ouvert à ses yeux une nouvelle époque de l’histoire de la France. La crise financière entérine ses analyses. Il déclarait en 2002 que l’Amérique ne tiendrait pas le coup, il vérifie maintenant que notre société est à la croisée des chemins. Le pire n’est pas toujours sûr, mais les risques d’une « ethnicisation » de la politique sont réels. La tentation de substituer au conflit de classes la lutte des races existe. « La démocratie française ne serait-elle pas en train de se ressourcer dans une affirmation identitaire ? » se demande l’auteur. L’indignation générale après les sifflets contre la Marseillaise au Stade de France ne doit pas faire oublier, selon Todd, que l’examen statistique des personne arrêtées, lors du soulèvement des banlieues, prouve qu’il s’est agi d’ « une révolte sociale et générationnelle plutôt qu’ethnique, raciale ou religieuse. Dans le Nord, une majorité des jeunes appréhendés n’étaient nullement d’origine maghrébine ou africaine » souligne-t-il. 

Société en crise 

C’est une « France gagnée par la peur qui a transformé le ministre de l’Intérieur pyromane de 2005 en président identitaire en 2007 », souligne l’auteur, qui se sert de Sarkozy comme d’un guide dans l’examen du mal français. « Note société est en crise, elle est menacée de tourner mal… » écrit-il. D’ailleurs, c’est la démocratie elle-même qui est menacée. Appauvrissement, violence, régression culturelle : cela forme un tout. Mais il faut se déprendre de l’explication par les causes. Si les raisons de la fragmentation de la société, de la stagnation éducative, ne sont pas redevables à l’âge de la télévision (il s’achève !), à l’effritement de la structure familiale, au niveau qui baisserait, il faut savoir attendre. Bien sûr, par exemple, « tous les indicateurs concernant les niveaux éducatifs plus élevés montrent dans les années 1990-1995, après des décennies de hausse, une sorte de plateau », mais il est trop tôt pour se prononcer sur les accélérations et les blocages de la société française. Nous ne savons pas encore si la stagnation actuelle représente une pause. Todd ayant déjà donné dans la dénonciation de la pensée unique, il ne pouvait renouveler l’exploit de s’expliquer sur son protectionnisme et son keynésianisme sans ajouter de la complication à sa profession de foi. Cette nouvelle époque qu’il prétend embrasser, il fallait qu’il la hume et l’analyse. Il prend du plaisir à décliner ses parfums. L’incohérence intellectuelle se mélange à la médiocrité, l’agressivité avec l’amour de l’argent, l’instabilité affective avec le chambardement familial. Un grand vide dont l’auteur entend tirer profit.Constatant avec amertume la trahison par le PS des valeurs de la gauche, la désertion des gaullistes, la crise du communisme, il met sur le compte de l’abandon de la foi l’origine de notre malaise actuel. La crise terminale du catholicisme rythme à ses yeux depuis les années 70 les mutations politiques. Une carte démographique dans une main, une carte électorale dans l’autre, Todd entérine l’idée que les citoyens « agissent de plus en plus en individus non régulés par des croyances solides ». C’est donc à partir de cet athéisme difficile, de cette absence de croyances collectives, qu’il entreprend de comprendre le ralentissement des évolutions idéologiques. Celui-ci ne doit pas nous aveugler. Il est le résultat d’une « adaptation passive » à la réalité, d’une panne de l’ascenseur générationnel et social. L’avènement d’une classe culturelle éduquée « a créé les conditions objectives d’une fragmentation de la société et provoquée la diffusion d’une sensibilité inégalitaire d’un genre nouveau », écrit Todd. Les éduqués supérieurs vivent entre eux et les ouvriers se replient sur leur monde privé. Pour combien de temps ? 

Processus réversible 

Il est trop tôt pour dire si ce processus d’involution est fatal. Le ralentissement des cycles générationnels n’est pas irréversible. « Le triomphe bouffon de l’égalitarisme », façon Sarkozy, s’amuse Todd, n’est pas inébranlable. La tendance oligarchique qui coupe les classes supérieures du reste de la société peut s’inverser. Ici, le chercheur cède la place à l’intellectuel engagé. Il demeure en France, selon lui, une « prédominance des mœurs et des doctrines ».Etrange leçon ? L’héritage vaincra. Nous avons perdu la sécurité métaphysique, il nous reste la sécurité historique. Un système de mœurs égalitaire existe en France au-delà de la famille, dit Todd. Tant mieux. Cette trouvaille est une intuition. Le petit-fils de Paul et Henriette Nizan n’exclut pas qu’elle se transmue en conviction. Il ne veut pas que ses enfants s’habituent à vivre « après la démocratie »…

Yves Coppens raconte l’Homme (Odile Jacob, 64 pages, 21.90 €)

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Yves Coppens nous raconte ici l’Univers,
la Terre,
la Vie et l’Homme.

Yves Coppens est paléontologue. Professeur honoraire au Collège de France, membre de l’Académie des sciences, il est le découvreur, mondialement reconnu, de l’hominidé Lucy. Il a notamment publié Préambules et Le Genou de Lucy qui ont été de très grands succès. 

À propos de l’auteur

L’Art de la méditation - MATTHIEU RICARD

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Compagnon de route du dalaï-lama, disciple de très grands maîtres tibétains, cet ancien scientifique allie une réelle détermination spirituelle à une grande rigueur intellectuelle et morale. Et le livre qu’il vient d’écrire sur la méditation est, à cet égard, d’une densité inouïe et d’une précision parfaite. Ainsi qu’il le dit : « C’est pour tous ceux qui souhaitent sincèrement s’exercer à la méditation que j’ai rassemblé ces instructions puisées aux sources les plus authentiques du bouddhisme. Se transformer intérieurement en entraînant son esprit est la plus passionnante des aventures. Et c’est le véritable sens de la méditation… » Des programmes d’études scientifiques auxquels il participe ont d’ailleurs démontré les bienfaits de la méditation pratiquée vingt minutes par jour, pendant six à huit semaines : diminution de l’anxiété et de la vulnérabilité à la douleur, de la tendance à la dépression et à la colère, renforcement de l’attention, du système immunitaire et du bien-être en général. Quel que soit l’angle sous lequel on envisage la méditation, celle-ci apparaît donc comme un facteur essentiel, si l’on veut mener une vie équilibrée et riche de sens. Voici donc un livre clé, plein d’exercices simples et de réflexions, pour évoluer plus sereinement dans ce monde agité ; un livre de chevet à offrir, à s’offrir et, évidemment, à pratiquer.

Quand la France disparaît du monde - Nicolas Tenzer

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Nicolas Tenzer, ancien élève de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm et de l’ENA, est président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP) et directeur de la revue Le Banquet. A la fois intellectuel et haut fonctionnaire, ancien chef de service au Commissariat général du Plan, on lui doit des ouvrages salués par la critique et le public (notamment Le tombeau de Machiavel, Flammarion, 1997, La face cachée du gaullisme, Hachette Littératures, 1998, Les valeurs des Modernes, Flammarion, 2003 et France : la réforme impossible ?, Flammarion, 2004) et des centaines d’articles scientifiques et destinés au grand public. Auteur de rapports officiels qui ont inspiré la réforme de l’Etat en France et à l’étranger, il a à deux reprises audité notre politique internationale. Il vient de passer un an et demi à parcourir le monde dans le cadre d’une mission interministérielle dont est issu le présent ouvrage.De de Gaulle à Sarkozy, les dirigeants français ont toujours rêvé d’une grande politique étrangère. Mais avons-nous les moyens de notre puissance et de notre influence ? Venant de parcourir plus d’une vingtaine de pays et ayant rencontré 1300 personnes dans le cadre d’une mission officielle, Nicolas Tenzer lance un cri d’alarme. Au-delà des gesticulations et des postures,
la France s’efface du monde. Incapable de structurer durablement des relations intellectuelles en profondeur avec les principaux lieux de pensée mondiaux, elle se marginalise sur la scène internationale des idées. Ne se donnant pas les moyens de conquérir des marchés d’expertise de centaines de milliards d’euros, elle voit son poids économique et son influence, notamment en matière de normes techniques et juridiques, se réduire. Prompte à tenir de beaux discours dans les enceintes internationales, elle ne parvient pas à nouer des relations de travail avec les organisations internationales au-delà du verbe. Chantant les louanges de la francophonie et de l’exception culturelle, elle n’a pas les moyens de sa politique. Intendance déficiente, querelles administratives subalternes, repliement sur soi, manque de leadership, il faut regarder la réalité en face :
la France n’a pas de stratégie internationale digne de ce nom et, quand elle prétend en dessiner une, elle ne la traduit pas en actes. Pendant ce temps, Britanniques, Allemands, Canadiens, Nordiques, Espagnols et bien sûr Américains, de manière moins clinquante et plus pragmatique, marquent des points.
Cette sortie du jeu international est-elle inéluctable ? Non, mais la fenêtre de tir est courte. Nous avons tout au plus deux ou trois ans pour agir. Alors que nous avons des moyens humains de qualité et des capacités intellectuelles reconnues, les élites politiques et administratives seraient responsables devant l’histoire si elles préféraient les apparences de la ” grandeur ” à la décision. Après avoir lu ce livre, personne ne pourra plus dire : ” Nous ne savions pas “.

Le Roman de la Bretagne- Gilles Martin-Chauffier (Le Rocher, 206 p., 19,90 €)

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 Dans «le Roman de la Bretagne», Gilles Martin-Chauffier réhabilite avec fougue le royaume perdu

Que l’on soit breton, slovène ou mohican, on ne peut qu’être enthousiasmé par le nouveau livre de Gilles Martin-Chauffier. C’est une histoire d’amour. Une déclaration puissante en faveur d’une Bretagne moins française qu’il y paraît, décrite sous les traits d’une patrie perdue. «En 2008, j’ai eu l’intuition que
la France mourrait avant nous. Autrefois elle se dressait muraille entre
la Bretagne et le monde. Aujourd’hui, c’est une palissade, on la franchira.»
Vous avez bien lu, l’écrivain Martin-Chauffier croit dur comme fer au retour de Nominoé, le premier roi celte à faire de
la Bretagne un Etat-nation, en 845, après avoir flanqué la pile aux brigades franques venues taquiner leurs bannières. La bataille de Ballon, qui s’en souvient? Elle a disparu des manuels, elle échappe à l’Historia. Une page aussi fameuse que Tolbiac pour Clovis ou les Malouines pour The Iron Lady. La bataille de Jengland en 851… Deuxième rouste armoricaine aux frais des Carolingiens. Des milliers de morts, la fuite au grand galop. Après quoi, Breiz hatao, c’est indépendance et continuité durant six cent quatre-vingts ans, une longévité nationale unique en Europe. A se demander par quelle aberration le simple mariage d’une fiancée boiteuse avec un roi contrefait, en 1492, à Saint-Denis, mit
la Bretagne en France, où je crois bien qu’elle est toujours à l’heure où nous vous parlons. Il lui en veut, Martin-Chauffier, à la duchesse Anne. Elle avait des flirts en Angleterre, en Italie, elle était déjà plus qu’à moitié baguée par un beau gosse d’Autrichien, et c’est l’alcoolo français qui la mène à l’autel. Du grand n’importe quoi. Est-ce que les Portugais ont épousé l’Espagne? Est-ce qu’on a massacré leurs livres et leur langue? Folklorisé leur mémoire entre Merlin l’Enchanteur et Bécassine? La duchesse a pété les plombs: «Un laideron dépensier, inapte aux grandes révoltes…» Tout à son dépit Martin-Chauffier sollicite les faits. Il oublie que
la Bretagne n’en peut mais d’impôts, de pillages, et qu’Anne se marie au désespoir, pour lui sauver la mise. Allez, béatifions notre regrettée duchesse. Il est aussi question d’une France récente, dans ce prodigieux éloge de l’Ouest en devenir. Cocagne et chef-d’oeuvre, l’Hexagone, mais quelle administration à la mie de pain. «Elle a inventé des pays de Loire fantoches. Confisquant
la Loire-Atlantique à
la Bretagne. Personne en Europe ne nous prend au sérieux quand un Breton affirme que Nantes n’appartient plus à la province dont elle fut la capitale pendant des siècles
. Que le Bruxelles se penche sur le dossier, plus personne ne rira.» On l’a compris, Martin-Chauffier brigue un royaume et sera bientôt roi en Bretagne. Vive Gilles 1er.


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